A Laval, on a mis à sécher le patrimoine qui allait à vau l'eau

Publié le par Bernard Bonnejean


dans un champ clos interdit au public

Vous connaissez Jules Supervielle ? Pas spécialement rigolo, le monsieur. Il faut dire pour sa défense qu'il est venu à la poésie par Musset, Hugo, Lamartine, Leconte de Lisle et Sully Prudhomme. De grands poètes, sans doute, au moins pour les trois premiers, mais il y aura toujours un mauvais esprit pour ajouter un "malheureusement" perturbateur.

Comment l'école de la IIIème république a-t-elle pu former des poètes talentueux et fantaisistes avec des sources-modèles comme ça ?

Pourtant, Supervielle est l'auteur de ce poème sublime :
 

Soyez bon pour le Poète,
Le plus doux des animaux.
Nous prêtant son coeur, sa tête,
Incorporant tous nos maux,
Il se fait notre jumeau ;
Au désert de l'épithète,
Il précède les prophètes
Sur son douloureux chameau ;
Il fréquente très honnête,
La misère et ses tombeaux,
Donnant pour nous, bonne bête,
Son pauvre corps aux corbeaux ;
Il traduit en langue nette
Nos infinitésimaux.
Ah! donnons-lui, pour sa fête,
La casquette d'interprète !

Jules Supervielle,
Poèmes de l'humour triste, 1919
.


Ne vous inquiétez pas : elle vient la photo ! Le voilà, notre Jules :






Le rapport avec le patrimoine lavallois ?

Entre autres galéjades, le dit Supervielle, né à Montévidéo, d'un père béarnais et d'une mère basque, élevé par sa grand-mère à la mort accidentelle de ses père et mère, fils adoptif de son oncle Bernard et de sa femme Marie-Anne qu'il prendra pour ses parents jusqu'à l'âge de neuf ans, Jules junior donc a écrit :



Comment pouvez-vous faire le moindre cas du délire d’un rêveur ?


De fait, avec tout ce barda dans son paquetage, il était préférable qu'il rêvât, notre poète. Sans compter qu'il est des délires particulièrement intéressants !

Tenez ! Un exemple : l'érotomanie. Voici comment le définit le psychiatre - je vous jure que ce n'est pas une blague ! - dans son article « Les délires passionnels. Érotomanie, Revendication, Jalousie » (Présentation de malade), Bulletin de la Société Clinique de Médecine Mentale, février 1921, p. 61.
Rien que le titre, les hommes se frisent la moustache et les dames pouffent en se trémoussant. Attendez la suite :


ÉROTOMANIE, s. f., erotomania ; d’eros, amour, mania, délire ; amor insanus de Sennert ; délire érotique ; mélancolie amoureuse.


L’érotomanie consiste dans un amour excessif, tantôt pour un objet réel, tantôt pour un objet imaginaire ; dans cette maladie, l’imagination seule est lésée : il y a erreur de l’entendement. C’est une affection mentale, dans laquelle les idées amoureuses sont fixes et dominantes comme les idées religieuses sont fixes et dominantes dans la théomanie ou mélancolie religieuse.


L’érotomanie diffère essentiellement de la nymphomanie et du satyriasis. Dans celles-ci, le mal vient des organes reproducteurs, dont l’irritation réagit sur le cerveau. Dans l’érotomanie, l’amour est dans la tète. La nymphomane et le satyriaque sont victimes d’un désordre physique ; les érotomaniaques sont le jouet de leur imagination. L’érotomanie est à la nymphomanie et au satyriasis ce que les affections vives, mais honnêtes du coeur sont au libertinage effréné. Tandis que les propos les plus sales, les actions les plus honteuses, les plus humiliantes caractérisent la nymphomanie et le satyriasis, l’érotomaniaque ne désire, ne songe pas même aux faveurs qu’il pourrait espérer de l’objet de sa folle tendresse. Quelquefois même l’amour a pour objets des êtres qui ne sauraient le satisfaire. Alkidias, rhodien, est pris de délire érotique pour une statue de Cupidon de Praxitèle. Variola dit la même chose d’un habitant d’Arles qui vivait de son temps.


Dans l’érotomanie, les yeux sont vifs, animés, le regard passionné, les propos tendres, les actions expansives, mais ceux qui en sont affectés ne sortent jamais des bornes de la décence ; ils s’oublient en quelque sorte eux-mêmes ; ils vouent à leur divinité un culte pur, souvent secret ; ils se rendent esclaves ; ils exécutent les ordres de leur déité avec une fidélité souvent puérile ; ils obéissent même aux caprices qu’ils lui prêtent ; ils sont en extase, contemplant ses perfections souvent imaginaires ; désespérés par l’absence, leur regard est alors abattu ; ils sont pâles, les traits s’altèrent ; ils perdent le sommeil et l’appétit ; ils sont inquiets, rêveurs, colères, etc. Le retour les rend ivres de joie, le bonheur dont ils jouissent se montre dans toute leur personne et se répand sur tout ce qui les entoure ; leur activité musculaire augmente, mais elle est convulsive ; ils parlent beaucoup, et toujours de leur amour ; pendant le sommeil, ils ont des rêves, ils sont sujets à des illusions de sensations, qui ont enfanté les succubes et les incubes.


Ah ! être aimé(e) comme ça, le rêve ! Sauf qu'à la fin, ça se gâte un peu pour l'inconnu qui a entretenu la flamme à l'insu de son plein gré :


L’érotomanie, étant une maladie essentiellement nerveuse, doit être traitée comme les autres monomanies nerveuses. Lorsque les idées amoureuses se portent sur un objet connu, nul doute que le mariage ne soit presque le seul remède efficace. Il en est ici comme de la nostalgie, il n’y a que l’accomplissement des voeux du malade qui puisse le guérir.


Ben faut voir, quand même ! On en discute d'abord, non ? Faut pas se précipiter non plus ! Si on commençait par s'inviter de temps en temps, juste pour vérifier si on s'entend bien ? On fait comme ça ? Provisoirement, bien sûr, très provisoirement !

Finalement, le délire du rêveur c'est pas trop mon truc.

Ce qui veut dire que j'abandonne définitivement mon délire surréaliste : "A Laval, on a mis à sécher le patrimoine qui allait à vau l'eau dans un champ clos interdit au public" ?

Non ! Car non seulement ça n'a aucun rapport avec le surréalisme mais, en plus, ce n'est pas un délire. Vous ne perdrez pas votre temps ni votre argent (3 euros) à vous procurer ce patrimoine-là, unique en France, aux archives de l'INA. Pas moyen, pour ma part, de le télécharger, même légalement, en payant. Monsieur mon PC boycotte l'INA  :
 

Les batelières de Laval en 1969



Il est fini, ce temps-là ? Pas tout à fait. Les bateaux lavoirs avaient coulé. Je suis content de les avoir retrouvés. Au cours d'une promenade sur les chemins de halage de la Mayenne qui mènent de Laval à Château-Gontier. Dans un champ clos interdit au public. Ils sècheront là pendant deux ans. Puis on les remettra à flot sur la Mayenne. Des preuves ? En voici par l'image :

Il était un bateau lavoir
Amarré au bord de la Seine
Dont le patron rêvait de voir
La mer comme un vrai capitaine
Un jour devenant fou soudain
Du bateau il brise les amarres
Puis vers les océans lointains
V’là l’bateau lavoir qui démarre
Avec ses lavandières, le patron, le linge, le sel et le savon.









Après avoir erré longtemps sur les océans d’la planète
Le bateau lavoir finalement fut englouti dans la tempête
Et depuis ce jour on peut voir,
Gabier, signe-toi dans ta hune, le fantôme du bateau lavoir
Apparaître les nuits sans lune
Et quand il passe, on entend souvent
Un bruit de battes dans le vent




Et si demain
Fini l' voyage
Il prend le chemin du garage
On pourra dire Il fallait le voir pour y croire
Chacun lui doit un peu d'espoir
à ce bon vieux bateau-lavoir

Vous inquiétez pas, les gars, on s'occupe de vous. On va vous remettre d'aplomb et vogue la galère, sauf votre respect ! Au boulot ? Non, quand même ! Mais une retraite bien méritée en même temps que la mienne ! C'est tout le mal que je vous souhaite.




Les lavandières du Portugal, chantée par Yvette Giraud, scopitone de 1955


A bientôt, les amis,


Bernard Bonnejean





N.B. : Emprunt des paroles de chanson à http://lavoirsrhone.free.fr/texte/chansons.htm#BateauLavoir



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