Un jour comme ça

Publié le par Bernard Bonnejean


ou de l'art de l'accepter quand il se présente

Pour moi, toute la postérité réunie de Hégel ne m'aura rien proposé
 qui soit  pour m'aider à me conduire dans la vie,
comparable à l'Ethique à Nicomaque
ni pour me préparer à mourir,
à ce qui est transmis par le Phédon.

Maurice Druon

Y'a des jours comme ça ! Pas la peine de chercher des explications là où il n'y en a pas. C'est comme ça, c'est tout, comme les jours ! Mardi dernier, c'était un jour comme ça ! Non justement ! pas dans le sens où on l'entend habituellement. Si je devais lui attribuer une couleur, je le peinturerai en vert anglais, comme feue Totoche.




Dès le lever, vous savez que ce ne sera pas un jour comme les autres. Vous vous réveillez fringant, léger, reposé, la jambe alerte, l'oeil vif, avec une vague envie de croissants au vrai beurre normand. Du pied droit, il va sans dire. Aucune gêne, aucune envie. Pas d'idée vague d'aller voir la mer, de vous promener à la campagne, de sortir à tout prix le plus loin possible. Même votre chez vous vous paraît satisfaisant et agréable comme un vrai de vrai home sweet home. Je vous passe le poncif : "Le ciel est bleu. Le soleil brille. Les oiseaux chantent" ; un jour comme celui-là, c'est le cadet de vos soucis. Il pleuvrait à verse que vous n'en seriez pas moins heureux.

Les premiers pas de la chambre à la cuisine sont un plaisir sans égal, un enchantement : les pantoufles s'ouvrent sagement pour vous accueillir les pieds, la gauche à gauche, la droite à droite, dans le bon sens talons-pointes, comme si elles avaient passé la nuit à  se tenir prêtes ; pas d'obstacle malin, placé là malicieusement, par pure méchanceté gratuite , sur le chemin de la chambre à la cuisine où vous arrivez en imperator un matin de triomphe.

Votre baiser est à lui seul un message d'amour et de paix. Vous vous surprenez à répondre au sempiternel "As-tu bien dormi ?" qui habituellement est une première cause d'agacement, par un "Oh oui alors !" tellement claironnant et pur de tout implicite qu'il provoque chez la questionneuse un regard interrogateur et dubitatif très perceptible. La radio, seule concession aux jours ordinaires, débite son lot habituel de mensonges ? vous trouvez le ministre qui les profère assez malin et talentueux pour savoir cacher la vérité ; de ses affaires interlopes ? vous en ririez presque ;  de la litanie des licenciements et des cours de bourse qui risquent de s'effondrer ? c'est l'affaire de quelques mois... Rien ne saurait vous atteindre, même pas le malheur des autres.

Tout à coup, l'idée jaillit, pressante, comme une fulgurance. Il faut, c'est impératif, que nous rendions visite à B. juste parce que ça lui fera plaisir. En route, nous nous arrêterons à Sablé-sur-Sarthe, pour déjeuner au restaurant. "Crois-tu que ce sera ouvert ?" Qu'à cela ne tienne : vous seriez ravi qu'il soit fermé, pour vous donner l'occasion d'aller à l'aventure en chercher un autre, n'importe lequel, n'importe où, comme s'il s'agissait d'une véritable exploration en terre vierge. Un vrai voyage de Perrichon des temps modernes !



C'est pour Camille et les finauds qui font fi de l'âge de raison

Je vous passe les détails du défilé des paysages. Dégoulinant de beaux sentiments, de joies dites et tues, d'optimisme à revendre !

Et nous voici à Sablé-sur-Sarthe. D'habitude, vous sortez votre diatribe sur l'élu local passé à l'échelon national :  François Fillon, conseiller municipal à Solesmes.  Aujourd'hui, vous lui reconnaissez d'avoir bien aménagé la place Raphaël Elizé, le premier maire noir de France. De fait, le restaurant où vous allez habituellement est fermé. Le restaurant de substitution aussi. Et vous en êtes absolument ravi : enfin du changement !

Il est treize heures quinze et, sur le ton le plus enjôleur que vous savez vous composer, vous demandez à la jolie patronne blonde d'un établissement où vous n'avez jamais mis les pieds s'il est encore possible de déjeuner malgré l'heure tardive. Vous vous doutez bien que la réponse fuse : "Mais bien sûr ! Il n'y a pas de raison !"

Vous vous installez à la meilleure table, parce qu'on vous en prie. La dame insiste pour que vous preniez deux vins, l'un rouge, l'autre rosé, parce que "tous les deux méritent d'être goûtés". Il est bon ; tout est bon, du début à la fin. De la cuisine "bourgeoise", sans chichi ni trouvaille artistique, mais élégante à la vue et au palais, et légère au porte-monnaie. Jusqu'au moment où la jolie blonde de vingt-huit ans, qui fait office de patronne, vous demande comme une requête d'accepter un cognac offert par la maison.

Elle s'asseoit
à une table à côté de vous, et vous vous racontez à l'unisson vos vies à tous les trois. Angevine, la patronne ! A la façon d'accueillir la clientèle, d'aimer la bonne chère et le bon vin, à vouloir faire partager ses goûts et ses délices, à vous décrire la vie des descendants de Joachim, elle ne pouvait être qu'angevine.

Si un jour vos pas, ou les roues de votre voiture, vous conduisent à Sablé, c'est à cette adresse-là qu'il faudra descendre :



Vous n'y verrez pas Camille, une mignonnette de CE2, la fille du patron. Elle ne vient qu'aux vacances. Un gros bisou lavallois, Camille.

Le reste de la journée est à l'avenant. Jusqu'au moment du coucher : vous aurez du mal à trouver le sommeil, conscient de n'avoir rien fait pour mériter ce surcroît de grâces.

Un conseil : allez jusqu'à l'extrême jouissance d'un jour comme ça, pour supporter un jour comme aujourd'hui, un peu gris comme Précieuse, mais moins luisant. Un jour où vous apprenez, pêle-mêle : qu'il est probable que Pierre Perret nous a mené en bateau pendant des années avec ses visites rêvées à Léautaud ; que les banques françaises, aidées avec des impôts qu'on n'a pas encore payés, ont perdu plus de 90% de je ne sais quoi en un an ; que des CRS en uniforme et dans l'exercice de leurs fonctions ont caillassé des manifestants pacifiques et sans défense ; que Madame Alliot-Marie, leur patronne, aurait plutôt tendance à faire semblant de leur donner raison sur France Inter ; qu'il ne suffit pas de dresser la liste des paradis fiscaux pour les empêcher de prospérer ; que ce matin, au petit déjeuner, il n'y avait pas de café parce qu'on avait oublié d'en acheter la veille.

Allez ! Courage ! En attendant un jour comme le nôtre, dites-vous qu'à chaque jour suffit sa peine et qu'il faut savoir profiter du temps qui passe.

A bientôt, les amis à qui je souhaite d'avoir un ou plusieurs jours comme ça.

Bernard Bonnejean

Publié dans poésie

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Tietie007 17/04/2009 18:57

Bon week-end !

Bernard Bonnejean 17/04/2009 22:52


A vous itou !

Ben honnêt', ma foè, c'Parisien-là, M'dam' Fernande ! On aimerait en voèr p'us souvent des comme ç'ti-là ! C'est'i pas le fils à la Julienne qu'a marié la grande Germaine, ç'ui-là qu'tait
mirlitaire ? Y'a comme une air de famille...

N'empêche que c'est bizarre des gensses comme ça qui disant bonjour sans counaît' eul mond'. On est jamais trop meufiant à c'teure.