Rue des Carmes à Laval (3)

Publié le par Bernard Bonnejean

ou l'impatience, justifiée, de Richard Planchenault

Le problème avec les rechutes, c'est que vous les sentez venir. Vous les savez évitables, mais rares sont les malades désireux de trouver les ressources nécessaires pour les éviter. Vous les voyez très bien, qui vous narguent de loin, mi saintes nitouches mi allumeuses. Au début, vous faites comme si, assez forts, croyez-vous, pour résister à la tentation de succomber à leurs chants. Puis, vous leur trouvez des charmes jusque là bien cachés au fond de leurs antres inviolés. Vous les laissez venir, mine de rien, histoire de voir si ça fera comme la dernière fois. Et les malignes se blotissent contre votre flanc et vous vous reconnaissez vaincus, mais non coupables. Soyons franc : une rechute n'est jamais totalement désagréable, puisqu'elle vous permet de retrouver votre vraie nature, une nature secondaire sans doute, que parfois vous avez mis des années à vous construire, mais une vraie nature quand même dont vous ne sauriez vous passer sans souffrances.

Quelques exemples, juste pour justifier cet avant-propos un peu abstrait. Un alcoolique qui ne boit plus, c'est une sorte de héros du quotidien, en droit d'exiger respect et admiration. Mais il est malheureux, parce que sa nature, forgée en des mois de beuverie, est de boire. Il craint la rechute à tout instant de sa vie. Son entourage aussi. Chaque jour de résistance est un sujet de fierté et de dignité retrouvées.

Pourtant il arrive que notre Homme éprouve comme un goût de bonheur perdu. Il est bien possible alors qu'il ressente de la honte, du déshonneur, de la mésestime ; il aura vite fait de rejeter l'apparition d'une éventuelle culpabilité sur sa seconde nature : "C'est pas de ma faute si je suis comme ça !", doublée parfois du transfert sur l'autre : "Mieux épaulé, j'aurais pu résister" ou "C'est pas une femme comme toi qu'il m'aurait fallu". Vous pouvez vérifier les mêmes symptômes chez les drogués, les fumeurs, voire les violeurs ou les tueurs en série. J'exagère ? Suivez un procès en assises, vous verrez ! Ce que je vous dis, avec mes mots à moi, forme l'essentiel des plaidoiries de Henri Désiré Landru à Francis Heaulme.


Toute monomanie serait donc excusable parce qu'attendue. Avouez-le que vous l'attendiez ma rechute ! Dites-le bien fort, à ceux qui nous rejoignent en cours de route : vous saviez que vous auriez droit au n° 3, après les n° 1 et 2. Ne faites pas les innocents, s'il vous plaît !

Je vous entends, vous, la petite nouvelle : "Oh ! C'est un pervers ? On le dirait pas sur la photo".

Et les autres, les ancien(ne)s : "Il ne faut jamais se fier aux apparences. Que ça te serve de leçon !"

Vous le saviez très bien qu'elle resurgirait ma monomanie : la rude écarmite ! L'idée fixe orléanaise dite de la rue des Carmes. Effleuré à peine par le virus, vous voilà atteint au plus profond ! Et la servitude vous encombre l'esprit : vous ne pensez plus, vous ne respirez plus, vous ne vivez que pour sauver la rue des Carmes de
sagouins promoteurs.

Vous le redoutiez peut-être, mais vous auriez été fort surpris, voire déconcertés qu'elle ne revînt pas sur le tapis, la rue des Carmes.


Pourtant, me direz-vous, à Orléans l'affaire semble classée. Mais comme  dans le feuilleton du lundi à la télé, cold case, il suffit d'un petit rien, une connerie présidentielle, une visite ministérielle en voisin, une réflexion malencontreuse d'un blogueur et paf ! Votre cerveau file dans ses archives et ressort le dossier !

Je résume pour les non-initiés. Ou plutôt je cite. Ce qui suit est l'accusation de Miguel Teixeira (le mari de la future maire, Corinne Leveleux-Teixeira, actuellement dans l'opposition municipale, et non de la "future mairesse" ce qui en ferait la femme de Miguel à condition qu'il devienne, lui, maire) contre Serge Grouard, maire d'Orléans et Olivier Carré, son adjoint :


Les rares maisons anciennes que les bombes de la seconde guerre mondiale ont épargné à Orléans sont en passe d'être détruites par Serge Grouard et Olivier Carré.

Il ont choisi d'ignorer l'avis des habitants qui se prononçaient contre la destruction des maisons du XIV° au XVII° siècle de la rue des Carmes. Ils ont choisi de se passer de l'avis de l'Architecte des Bâtiments de France et de spécialistes en patrimoine (qui, furieux, sont en train de se mobiliser).

Avec la complicité des élus de droite modem-UMP-mpf tous plus passifs les uns que les autres, le vendredi 27 mars 2009 à 22h, ils ont décidé la destruction du patrimoine orléanais.

Monsieur Grouard, Monsieur Carré, vous avez le pouvoir, qu'en faites vous ?

Lorsque vous ne serez plus là, que l'on regardera Orléans, on se rappellera les maisons construites sous François Ier que votre arrogance aura poussé à raser comme si de rien n'était.

Monsieur Grouard, Monsieur Carré, l'Histoire vous jugera.


Pas content, Miguel ! Il faut comprendre ! François Ier, tout le monde connaît ; Grouard et Carré, dans moins de vingt ans... Le dénommé Carré, député, a tenté de couvrir sa décision  par un amendement-maison qui proposait carrément qu'on se passe de l'avis de l'Architecte des Bâtiments de France dans les affaires d'urbanisme. Le Conseil d'Etat lui a signifié clairement son profond désaccord, ce qui n'empêchera pas le député dépité, en sarkoziste militant, de tout casser comme décidé précédemment.


Egoïstement, je transporte la rue des Carmes d'Orléans à Laval, mon lieu d'habitation. Je ne vous expliquerai pas à nouveau la raison de ce transfert. Je ferai mieux : je vais vous le montrer de visu comme on dit dans la police et chez les huissiers.

 

Il y a quelques mois, je demandai à Richard Planchenault (blog référencé à droite) trois reproductions datant de la fin du XIX ou début du XXe représentant le Vieux-Laval tel qu'on a pu le photographier à l'époque. Vous vous attendez à une extase méditative du genre :

"Ah ! Ce que c'était bien en ce temps-là ! Au moins ils savaient vivre ! etc."

Je vous le promets avec une sincérité absolue : je ne puis éprouver aucune nostalgie en les regardant.

Pourquoi ? Parce que, dans la longue liste de maires qui se sont succédé jusqu'à aujourd'hui, aucun n'a osé saboter ce chef-d'oeuvre architectural. Malgré plusieurs incendies, la plupart d'origine accidentelle, jamais l'un d'entre eux n'aurait voulu porter atteinte à ce qui reste aujourd'hui encore le patrimoine lavallois. Maintenant, je me tais et je vous laisse rêver :







La Grande Rue, vue du Pont Neuf, le plus vieux pont de Laval qui enjambe la Mayenne (XIe siècle). A part quelques voitures, rien n'a vraiment changé.


















La même Grande Rue, vue de haut en bas. Elle demeure toujours aussi fréquentée, parfois par des touristes. Les boutiques sont restées très avenantes.





















La rue de Chapelle, la plus étroite de Laval, encore aujourd'hui.


Conservateurs, les Mayennais ? Certes ! Mais ce conservatisme-là, on en redemande. Le progrès pour le progrès, ça sert à quoi, à part l'esbroufe ?

Vous voyez Monsieur Planchenault, vous avez eu raison de patienter.

Voici vos reproductions parties, peut-être, pour le bout du monde, et Laval avec elles, grâce à vous, grâce à nous.

A bientôt, les amis

Bernard Bonnejean

Rendons finalement hommage à tous ces élus lavallois qui auraient pu bâtir orgueilleusement leur Laval à eux, sans demander l'avis de personne, sur les ruines du Laval précédent. Ils auront eu le mérite de nous conserver intactes nos ruelles médiévales, mettant leur honneur à gérer honnêtement sans vouloir à tout prix laisser un nom, le leur que je vous livre pour la peine de leur modestie :

1683-1705 René de la Porte    
1737-1759 Ambroise-Jean Hardy de Lévaré  
1760-1768 Léon Foureau  
1769-1789 Charles Frin du Guy Bouttier  
1790-1791 François Hubert  
1791-1794 François Lepescheux-Dauvais  
1794-1795 Antoine Piquois  
1800-1810 Étienne Boudet  
1810-1813 Jérôme Frin de Coméré  
1814-1829 Jean-François de Hercé  
1829-1830 Arsène Avril de Pignerolles  
1830-1832 Perier la Saulais  
1832-1844 Pierre Queruau-Lamerie  
1844-1847 Jules Le Clerc d'Osmonville  
1853-1858 Esprit-Adolphe Segrétain  
1858-1860 Ambroise-François-Xavier Blanchet  
1860-1874 Charles Toutain  
1874-1878 Jules-René Fay-Lacroix  
1878-1879 Louis Marchal  
1879-1892 Aimé Billion  
1892-1919 Victor Boissel  
1919-1933 Eugène Jamin  
1933-1944 Adolphe Beck  
1945-1946 Francis Le Basser  
1946-1956 Albert Goupil  
1956-1971 Francis Le Basser  
1971-1973 Robert Buron (PS)
1973-1994 André Pinçon (PS)
1994-1995 Yves Patoux (PS)
1995-2004 François d'Aubert (DL) Quitte la Mairie pour le Ministère de la Recherche
2004-2005 Roland Houdiard (UMP)  
2005-2008 François d'Aubert (UMP)  
2008- en cours Guillaume Garot

Publié dans arts plastiques

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YannBBlues 16/04/2009 23:05

Bonsoir Bernard...
Tu inaugures un nouveau balltrap sur overblog?...ça dégomme sec chez toi...y a des plumes partout...Je me gausse mais je ne te donnes pas tort,le patrimoine à mes yeux c'est une partie de notre histoire et ce genre de personnes arrivistes,qui plus est,soutiennent des requins promoteurs,il faut réagir promptement et je reste poli...Allez hop! qu'on sorte le goudron et les plumes!!!
Pour répondre à Dame Catherine,je dirais tout simplement que si vous avez l'occasion de visiter Laval,n'hésitez pas,c'est une ville qui a du charme...mais méfiez-vous,il paraît qu'il y a aussi des pervers (on dirait pas sur la photo)en Clio grise,mais qui font aussi le charme de cet univers dans ce monde de fous...
bonne soirée
Yann

Bernard Bonnejean 17/04/2009 00:01


Dis Yann, t'en as pas marre, toi, des mecs qui ne se font élire que pour se servir eux ? Pas seulement en argent sonnant et trébuchant, encore que... Mais en gloire, pour remplir, le croient-ils,
des livres d'histoire très hypothétiques.

Une vieille rue, comme une vieille dame, on l'aide à traverser, on n'abrège pas son existence pour faire passer un tram qui n'attendra pas le centième de son âge pour être pourri. Regarde Le Mans,
ce que Jarry, entre autres, en a fait. Regarde Nantes, ce que son maire, aimé de tous, en a fait. Et Tours, et Angers... Ce que tu ne sais pas, c'est qu'Orléans reçoit la visite de plus de dix
ministres par an !! Je voudrais qu'on m'explique cette attirance suspecte... Et si y'avait du pétrole rue des Carmes ???? Du coup, Grouard, aurait le droit de coucher sous la tente dans les jardins
de l'Elysée, comme Muʿammar Al-Qaḏâfî.

Bernard


Dame Catherine 15/04/2009 19:12

Que vous êtes fin dans votre introduction... Fin et sensible.
Quant à la deuxième partie de votre article, concernant la rue des Carmes, c'est un véritable crève-coeur, cette destruction programmée. Les Orléanais ont raison de crier au meurtre, parce que c'en est un. Il reste si peu de choses du très vieil Orléans. Et pourtant c'est une ville immensément riche en passé historique.
Voir Laval d'hier et d'aujourd'hui donne envie de visiter cette ville que je ne connais pas.

Bernard Bonnejean 16/04/2009 23:50


Et vous aurez raison de vouloir la visiter notre ville ! On a beau me dire que je ne suis guère tolérant ces jours-ci, et c'est vrai.

Pourtant, Dame Catherine, je vais vous faire un aveu : droite ou gauche, nos maires ont su l'embellir et la protéger de coups de pioche malencontreux. La liste fauché à Wikipédia, outre qu'elle
peut intéresser d'éventuels chercheurs, n'a d'autre but que de rendre hommage à tous les édiles qui se sont succédé en notre palindrome.

Bernard