Se vendre sur Over-blog

Publié le par Bernard Bonnejean


ou les dangers de l'ultra-libéralisme


Le monde ne sera sauvé, s'il peut l'être, que par des insoumis.

(André Gide, Journal, 24 février 1946)



Entendons-nous bien ! Les insoumis dont parle Gide en exergue de cet article font-ils référence à toutes formes de soumissions, y compris les insoumissions illégitimes et déraisonnables ? Par exemple, refuser de manger est un type d'insoumission aux lois vitales naturelles. On peut exercer ce droit par conviction : une grève de la faim peut changer le cours des événements et le jeûne est pratiqué dans presque toutes les religions, pour rappeler que le corps doit être soumis à l'âme et à l'esprit et non l'inverse . On peut y être contraint par la maladie : si un régime, volontairement accepté, est parfois nécessaire pour vaincre les maux alimentaires de ce siècle, l'anorexie, que j'ai bien connue pour avoir enseigné à de jeunes filles, est une cruelle calamité avec la boulimie, sa cousine germaine. En ce cas, l'insoumission à l'acte de se nourrir ne saurait être assimilé à une liberté, puisque liée à l'inconscient. Enfin, il est aussi possible de refuser de se nourrir par bêtise, par bravache, pour démontrer sa force de caractère ou sa virilité. Ne pas se nourrir de la  journée, quitte à tomber dans des pommes qu'il eût mieux valu croquer, emporte l'adhésion du témoin, ou sa pitié voire sa condamnation, car il considère que cet acte est libre et non motivé. Mais toute la question est de savoir s'il s'agit d'un acte vraiment volontaire, car à bien y réfléchir, il est déterminé par le désir de la démonstration.

Ce problème a été soulevé par des intellectuels du monde entier parmi les plus sérieux. Vous connaissez peut-être le concept d'acte gratuit. Je vous le rappelle. J'en ai découvert cette excellente définition développée sur Internet :

Se dit d'un acte qui n'a d'autre motivation que lui-même, ni intérêt, ni curiosité, ni grandeur, rien que l'assouvissement de l'action même. C'est le contraire des actes accomplis par Roland qui agit pour Dieu et son roi, par le Cid qui venge son père, par Hernani qui agit par amour et aussi pour la gloire de son nom, par Andy Stevens Hell Tanner, dans les Culbuteurs de l'enfer, qui agit parce qu'il est là, sans plus peut-être. André Gide, écrivain français (1869-1951), pose le problème de l'"acte gratuit" dans un récit burlesque intitulé Les Caves du Vatican (1914). Dostoïevski, écrivain russe (1821-1881), aborde également ce thème à travers Raskolnikov, personnage central de Crime et Châtiment. Les racines de cette philosophie, de ce concept de la gratuité de l'acte sont peut-être à rechercher chez Platon dans le livre III de la République où il fait dialoguer deux frères, Glaucon et Adimante.

André Gide (1869-1951)

gide2.jpg (42166 octets)

 

" Il n'y a pas d'enfer. Tu peux te dissiper. Préviens Claudel. Signé André Gide" , Lettre de Gide à François Mauriac, envoyée la veille de sa mort, recueillie par Julien Green, Journal 28 février 1951


Belle définition d'un érudit auquel j'aurais bien voulu rendre hommage en donnant son nom. Mais comme il n'a pas signé, j'omettrai cet acte de politesse et d'honnêteté la plus élémentaire, auxquelles nos contemporains internautes devraient se soumettre. S'approprier le bien d'autrui est un vol. S'approprier les lignes écrites par un autre est un vol. Le plagiat effectué par des écrivains célèbres, que je n'ai pas l'intention de nommer ici, s'apparente à un vol aggravé. Juste une petite critique à propos de l'article de cet auteur anonyme : les Caves du Vatican, qui passent pour "burlesques", ont été présentées par Gide lui-même comme une sotie. Du reste, ce débat nous entraînerait trop  loin et il nous faut revenir à l'acte gratuit.

Dans le roman, le héros, Lafcadio, se trouve confronté à un questionnement de ce type.

Lafcadio se rend à Rome par le train. La nuit, il se retrouve seul dans le compartiment avec un vieux monsieur, Amédée Fleurissoire. Sans raison, il lui vient une pensée folle.

Là sous ma main, la poignée. Il suffirait de la tirer et de le pousser en avant. On n’entendrait même pas un cri dans la nuit. Qui le verrait... un crime immotivé, quel embarras pour la police.

De fait, sans mobile, il n’y a pas de motivation, pas de lien entre l’acteur et l’acte, aucune relation entre Amédée Fleurissoire et son assassin. Mais Lafcadio va plus loin encore dans la gratuité : il remet la responsabilité de son crime au hasard. S'il voit un feu dans la nuit, il pousse Amédée Fleurissoire. Autrement dit, son crime ne peut être commis par une volonté propre qui engagerait sa liberté ; fortuit, il n'est motivé que par le hasard.
  

Peut-on prendre une décision sans raison, "libre de faire ce qu'on veut, de faire tout ce qui nous passe par la tête, faire n'importe quoi", selon l'analyse que Lafcadio tire de son acte gratuit ?

 

 

 

Usurier
Quentin Metsys, « Le Prêteur et sa femme » (1514)

 

Pourquoi je vous parle de ça aujourd'hui et quel rapport avec over-blog et le libéralisme ? Parce qu'il m'est arrivé quelque chose, commun sans doute à nous tous : mon blog-rank a été jugé suffisamment important pour que, par le biais de la publicité, je puisse toucher des revenus de mes articles. La preuve ? La voilà :


Revenu
  • Mois courant
  • Droits d'auteurs du mois
    0,06 €
  • Prévisions du mois courant
    ( Estimation calculée avec le revenu moyen du mois courant )
    0,06 €
  • Global
  • Droits d'auteur totaux bruts générés par le blog
    (Le total brut des droits d'auteur générés par votre blog depuis le début du partenariat)
    + 0,06 €
  • Total brut facturé
    (Le total brut de vos factures déjà réglées)
    - 0,00 €
  • Solde de votre compte
    ( Ce qu'il vous reste à facturer )
    0,06 €
Et depuis, une question, une de plus, m'envahit la cervelle. Pourquoi ai-je ouvert un blog ? Comme ça, sans raison, pour rien ? Ce serait sans doute un acte bénévole, mais serait-ce pour autant un acte gratuit. Pour l'être vraiment, il faudrait qu'il n'engage en rien ni ma liberté ni ma responsabilité. Or, à mon avis, écrire est un acte responsable, et c'est précisément pour cela qu'il est libre. Mais, si over-blog me donne de l'argent, est-ce que j'écris encore pour le bonheur d'écrire et d'être lu, ou, fidèle vassal d'un système que je croyais combattre, toucher des droits d'auteur en plus de ceux que je touche déjà ailleurs. Enfin, question cruciale : jusqu'à quel point est-ce que je participe, avec mes centimes additionnés à la multitude des centimes d'autres blogueurs, à la richesse d'over-blog et au succès du libéralisme triomphant ?

A bientôt, les amis.

Bernard Bonnejean

Monsieur le Contrôleur Général des Finances,

Avec une certaine tristesse, je viens de prendre connaissance de votre lettre contestant la somme de mes revenus déclarés.

Certes, je crains d'avoir, par inadvertance, glissé quelques erreurs dans mes déclarations passées. Mais vous connaissez mon honnêteté et votre missive ressemble davantage à une mise en garde ou à une menace qu'à une demande d'explication. Ce qui me plonge dans une profonde affliction.

Voici le dernier relevé, tel qu'il aurait dû vous parvenir :

Revenu

  • Mois courant
  • Droits d'auteurs du mois
    0,02 €
  • Prévisions du mois courant
    ( Estimation calculée avec le revenu moyen du mois courant )
    0,60 €
  • Global
  • Droits d'auteur totaux bruts générés par le blog
    (Le total brut des droits d'auteur générés par votre blog depuis le début du partenariat)
    + 0,14 €
  • Total brut facturé
    (Le total brut de vos factures déjà réglées)
    - 0,00 €
  • Solde de votre compte
    ( Ce qu'il vous reste à facturer )
    0,14 €
Vous voudrez bien mettre cette erreur sur le compte d'une mémoire défaillante due à l'âge, et, en aucun cas, à une volonté de tromper l'Etat français pour lequel, tous en témoigneront, je n'ai que respect et considération.

Je vous prie d'agréer, Monsieur le Contrôleur Général des Finances, l'expression de mon profond respect.

Bernard Bonnejean

Publié dans culture humaniste

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Quidam 08/07/2009 15:53

En premier lieu, félicitations pour votre blog, même si je ne partage pas toujours les valeurs que vous défendez, notamment celles relatives à la religion.
Il y a matière à réflexions et c'est bien ce qui compte en définitive, au-delà des différends.
J'aime votre amour de la langue française et la qualité de votre art dans l'emploi que vous en faite.
Je veux apporter un témoignage à propos du jeûne.
J'ai jeûné 46 jours pour tenter d'évacuer une tumeur maligne. Une diminution a été obtenue mais pas suffisamment franche pour éviter le scalpel.
Aujourd'hui, je vis toujours et se pose la question inévitable: que faire pour donner du sens à la "rallonge de vie obtenue" ?

Bernard Bonnejean 03/04/2009 21:47

Je vais t'étonner, Yann, mais les droits d'auteur sont, avant tout, des droits. Non pas un droit de lire, ni un droit d'écrire, mais un droit de reconnaissance pour le travail accompli. J'ai vu ton blog et on peut dire que tu y travailles, sans exagérer. Or, tout travaille mérite salaire. Quant à Over-blog, ils ne sont ni meilleurs ni pires que la plupart des éditeurs. Mais dire qu'ils profitent du travail des autres, c'est injuste. Car que serions-nous sans les infrastructures qu'ils mettent à notre service ?
Vivent donc les droits d'auteur, même minimes, et à bas les téléchargements illégaux, la plaie des écrivains, des musiciens, des paroliers, etc.

YannBBlues 03/04/2009 21:25

Bonsoir Bernard...
Les droits d'auteurs,c'est le sujet qui fâche dans notre bas-monde...entre la conjoncture actuelle,les salaires des stars du foot et les parachutes dorés de certains;y en a qui doivent se marrer...mais bon,je serais quand même curieux de savoir combien rapporte une plate-forme de blogs;mais là,je titille un chouilla la maison-mère...
D'ailleurs,il me viens à l'idée,une tirade du film "la traversée de Paris" où l'on voit Gabin s'adresser à Bourvil en disant "regarde-les...salauds de pauvres!"...je l'ai souvent en tête et encore plus aujourd'hui quand je vois le non-respect des patrons virer leurs employés sous de faux prétextes et tout ça sans avoir de remords mais du mépris...
Pour la fortune,mon cher Bernard,il va falloir encore que l'on gratte...
bonne soirée
Yann

dame Lepion 02/04/2009 23:14

Aïe, j'ai raté un épisode. Enfin, il m'aime bien... et même que moi aussi.

Bernard Bonnejean 02/04/2009 23:09

Merci DD qui n'est pas venue, que vous représentez bien, mais que j'aimerais voir venir nous dire bonjour.

signé : Un qu'aime bien quand vous exagérez même que c'est ça l'injustice.

dame Lepion 02/04/2009 22:11

Votre blog engage votre responsabilité. Mais vous n'êtes pas coupable. Et votre solde est encore débiteur, malgré DD qui a pourtant pesé pour beaucoup dans le bilan. signé : Une qui exagère...

Bernard Bonnejean 02/04/2009 11:28

Bonjour Dominique,

A 14 centimes d'euros, vous faites déjà partie des cadres supérieurs.

A plus de 30 centimes, on risque de vous proposer un poste au sein de la Direction. Je ne voudrais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais n'auriez-vous pas intérêt, en ce cas, à placer ces revenus complémentaires dans une banque sénégalaise, pour ne pas payer l'ISF ? Je sais qu'il existe un bouclier fiscal, mais sommes-nous vraiment concernés et jusqu'à quel plafond ?

La prochaine fois, je préfèrerais que nous abordions ce genre de sujet en mails privés. Ce type de conversation risque fort d'attirer les envieux et les tapeurs, les quêteurs et autres empêcheurs de fortuner tranquillement dans son coin.

Bonne journée, Dominique, et à très bientôt.

Bernard de Bonnejean (j'ai pensé que j'avais les moyens désormais de me payer la particule. Ca fait plus mieux, non ?)

Dominique Baumont 02/04/2009 10:29

Vous posez une bonne question Bernard. Pourquoi on ouvre un blog ? Parce que l'on a en général des choses à dire. On souhaite donc dans ce cas qu'elles soient lues le plus possible par le plus grand nombre en essayant d'augmenter le trafic. Mettre une publicité peut-être un moyen de l'augmenter, et je n'ai pour ma part aucun état d'âme.
D'autant plus que mon solde créditeur chez Over-blog atteint ce matin le montant stratosphérique de 14 cts d'euros (ce qui représente le double du vôtre !)Bonne journée. Dominique