Amédée

Publié le par Bernard Bonnejean


ou comment s'en débarrasser


Dimanche, on est allés au restaurant  à Chateau-Gontier. La ville du roi Jean, autrement dit de M. le sénateur Jean Arthuis, ancien ministre de l'économie et des finances, membre influent du parti de Bayrou sans Bayrou. La ville de la Mayenne que je préfère.

Je ne vous dirai pas ce qu'on a mangé, parce que j'ai pas tout vu ce qu'il y avait dans mon assiette. L'honteuse raison : la serveuse avait un pantalon tellement moulant qu'on n'avait pas besoin d'imaginer ! Il suffisait de regarder. Mais elle n'aimait pas ça qu'on la regarde. Du coup, elle a pas été aimable du tout. J'ai cru entendre la patronne lui demander de nous apporter le pain ; la demoiselle, qui ignore sans doute qu'elle n'a plus l'âge de susciter de purs émois, a eu cette réponse sans ambiguïté : "Non ! Il ne m'inspire pas". Etant le seul mâle à cent lieues à la ronde, je me suis dit qu'il était temps de lever les yeux vers des endroits plus célestes ou de les faire ramper sur le sol. Mais comme j'avais reçu un courrier féminin contrariant le matin, et qu'on m'avait, comme tous les ans, carotté une heure sur mon sommeil, j'étais moins que disposé à parlementer avec qui que ce soit de l'autre sexe, en ce dimanche printanier. Aussi l'ai-je parfaitement ignorée ainsi que le dessert et le café qu'on a pris ailleurs, ce qui a dû punir davantage la patronne qu'elle.

Une question me taraude depuis l'adolescence. Je n'ai toujours pas réussi à la résoudre, bien que posée à la multitude de femmes qui forme l'essentiel de mon entourage.  Pourquoi une jolie dame s'offusque-t-elle d'être "matée" - un mot qui souligne parfaitement la goujaterie de l'accusé - quand elle s'habille, sans s'habiller vraiment, de façon à rendre impossible toute tentative de camouflage.  La mode, cette année, est on ne peut plus printanière. C'est beau, c'est frais, coloré et vraiment féminin. De quoi vous vous plaignez alors, allez-vous me demander à juste raison ? Mais de rien, sauf que je n'ai pas résolu mon problème devenu tout à coup plus crucial et plus envahissant avec le printemps et les beaux jours.

Transportons-nous au milieu de la semaine dernière. Ensoleillement idéal ; température idéale. Je roule tout tranquille au volant de ma voiture quand tout à coup une Beauté fulgurante se présente à l'entrée d'un passage pour piétons sur lequel je m'apprêtais à rouler sans aucun scrupule d'aucune sorte. On ne va tout de même pas attendre deux heures que la foule ininterrompue de piétons aille d'un bord à l'autre ! Tout soudain, j'ai un sursaut de sens civique : je pile net pour laisser la jeune fille trottiner lentement du trottoir tribord au trottoir babord. Injuste ? Sans aucun doute. Et encore, vous ne savez pas tout : des statistiques on ne peut plus officielles ont prouvé qu'à l'occasion d'un examen oral une créature de rêve partait avec un bonus d'un à deux points avant d'avoir ouvert la bouche.

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Amedeo Modigliani, 1917, Metropolitan Museum of Art in New-York.

Revenons à ma Beauté ! Coco Channel a dit lors d'une interview que si les hommes s'intéressaient moins aux femmes, c'était de leur faute à elles, à cause de l'uniforme : jean-baskets ou toute de noir vêtue des pieds à la tête, genre épouse de Taliban. Entre les clous, les couleurs ne manquaient pas, mais alors des couleurs style bonbons anglais : des bottes roses, une mini vraiment mini à frous-frous ou à volants genre dragées de baptême, une petite veste trop étroite exprès qu'on ne peut pas boutonner juste assez pour des suppositions visuelles. Et avec ça, un aplomb de princesse mi précieuse mi hautaine. Comment dire ? Un peu entre Martine Aubry et Mylène Farmer.


Vous me croirez si vous voulez : j'ai cherché mon appareil photo dans mes poches. J'étais prêt à lui demander de retraverser de babord à tribord, puis de nouveau de tribord à babord, quitte à attraper le mal de mer, juste pour avoir le plaisir de la regarder et de l'emporter dans mon numérique en souvenir d'un moment privilégié. Façon Cartier-Bresson ou Doisneau du pauvre. Malheureusement, j'avais laissé l'appareil à la maison. Peut-être heureusement d'ailleurs. Vous imaginez le tableau ? En garde à vue pour harcèlement ? Comme en Amérique.

Parce que, finalement, il est en partie là mon problème. J'aime bien les tableaux de Modigliani. Je crois vous l'avoir déjà dit, mais c'est juste pour que ça rentre bien. Je paye pour voir des Modigliani et je regarde les tableaux de Modigliani, je les scrute, je les examine, je les admire dans l'idée qu'il les a peints aussi un peu pour moi. J'aimais bien la jeune fille aux bottes roses et à la mini-jupe mauve. Et je la regarde, comme un Modigliani, en supposant bêtement qu'elle s'habille comme ça un peu aussi pour moi. Et je me fais engueuler. Je me fais traiter de machiste et de phallocrate. Je risque même des ennuis.


Interview de Coco Chanel

Pourquoi ? Aucune idée. On m'a pas donné la totalité du mode d'emploi à la naissance. Au contraire, un contact prolongé avec l'éternel féminin, nombreux à la maison de la naissance à l'adolescence, fait que je sais ce que certains hommes ne savent pas, plus  handicapant qu'avantageux. Je ne comprendrai jamais rien à ce supplice de Tantale, consistant à ne pas avoir le droit d'admirer un être admirable qui a passé parfois plus d'une heure dans la salle de bain pour se rendre plus admirable encore. Il est pire que le jeu du voir sans être vu, cet autre jeu dont la règle est ne pas montrer que l'on voit ce que l'autre a tout fait pour rendre visible. Une ancienne amie à moi m'avait dit un jour : "Rien n'est plus intéressant dans la vie que le non-dit". Et c'était une femme.

Alors, bien entendu, on va nous sortir, ici comme ailleurs, des explications toutes faites. La première : "Je me suis faite belle pour mon mari". Un peu dépassée, celle-là ! La jeune fille en question n'avait pas de mari, et je me demande même s'il elle avait un petit ami. Ne pas se fier trop vite aux évidences ! Quant à la serveuse du restaurant de Chateau-Gontier, je me demande ce que le mari viendrait faire dans cette histoire. Ce n'est pas lui qu'on sert à table que je sache ! La seconde sur laquelle je n'insisterai pas : "Je me suis faite belle pour moi seule". Relire à ce propos mon article sur l'exhibitionniste d'Orléans. Le rapport vous sautera aux yeux. Et si, tout bêtement, l'explication la plus naturelle, et pas immorale pour autant, tenait en cette petite phrase : "Je me suis faite belle pour vous plaire, à vous tous et toutes". C'est le plus logique, non ? Ce qui ne l'est pas, c'est qu'on n'a pas le droit de montrer qu'on sait et qu'on approuve.

Dans cette drôle de guéguerre intersexuelle, nous nous appelons tous Amédée, même les appelés, les élus, les fortunés dotés d'un "charme-fou-quand-il-te-regarde". Pourquoi Amédée ? A cause  d'Eugène Ionesco.

Une histoire absurde, comme toujours chez Ionesco, l'auteur d'Amédée ou comment s'en débarrasser, pièce en trois actes, créée à Paris, le 14 avril 1954. Madeleine et Amédée vivent reclus depuis quinze ans. Leur secret : le cadavre d'un homme en décomposition pas trop gênant si ce n'étaient les champignons et les moisissures qui laissent des traces dans l'appartement. Un jour, le facteur apporte une lettre : un élément extérieur qui déclanche une soudaine croissance du cadavre, envahissant jusqu'à s'emparer de l'espace vital du couple. Amédée réussira-t-il à se débarrasser de celui-là, de ce cadavre-là, de ce ça-là, peut-être un autre lui-même, qui sait ?


Eugène Ionesco, La Cantatriche chauve, 1950.


Une femme qui aime veut se garder son Amédée pour elle seule, désireuse, honnêtement, de ne plus le séduire que lui seul, à condition qu'il chasse tous les cadavres environnants. Ce qu'elle ne sait pas, c'est que ces cadavres-là sont tous des doublures d'Amédée, des doublures envahissantes, de celles qui vous pompent l'air, s'égarant à vous regarder avec les yeux d'autres Amédée, parfaitement encombrants. Seulement, il est impossible de tuer un cadavre. Il faut donc vivre avec, parfois contre, mais jamais sans.  Le pire, c'est qu'à force, on finit par l'aimer son cadavre. Amédée et Madeleine sont d'accord pour le trouver séduisant finalement :

Il est beau. Comme sa figure est expressive. Ce sont ses yeux qui éclairent. Ses yeux n'ont pas vieilli. Ils sont toujours aussi beaux. De grands yeux verts. On dirait des phares.

Oui, c'est bien ! Sauf que les phares, parfois, en même temps que ça éclaire, ça révèle aussi des présences qu'on aimerait ne plus voir. Peut-être à commencer par la sienne propre. Juste pour ne plus profiter que de son Amédée, l'imbécile qui n'est pas capable de se débarrasser de son cadavre.

Bernard Bonnejean

DERNIERE MINUTE

Amédée ou Comment s’en débarrasser, d’Eugène Ionesco


Compagnie Studio 24 - Roger-Planchon • 24, rue Émile-Decorps • 69100 Villeurbanne

04 37 69 79 79

Mise en scène : Roger Planchon

Assistant à la mise en scène : Patrick Séguillon

Avec : Colette Dampiérini, Roger Planchon, Patrick Séguillon

Musique de scène : Stéphane Planchon

Décors : Jacques Brossier


Théâtre Silvia-Monfort • 106, rue Brancion • 75015 Paris

Réservations : 01 56 08 33 88

www.theatresilviamonfort.com

Métro : Porte-de-Vanves (ligne 13)

Du 4 mars au 19 avril 2009, mardi, vendredi et samedi à 20 h 30 ; mercredi et jeudi à 19 heures et le dimanche à 16 heures, relâche le lundi, représentations surtitrées en français pour les publics sourds et malentendants :jeudi 19 mars, dimanche 22 mars, mardi 24 mars, mercredi 8 avril, vendredi 10 avril 2009


Durée : 1 h 35

De 28 € à 14 €.

Publié dans arts plastiques

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YannBBlues 03/04/2009 21:41

Bonsoir Bernard...
Modigliani...ça me fait penser du temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître,comme le dit la chanson...quand j'étais à Montmartre,alors que je n'avais que 20 ans;dans ma petite chambre de bonne à bosser comme un fou,à faire des toiles et des croûtes pour gagner la mienne...à cette époque,je rêvais de l'époque des grands peintres et poètes du temps de la Reine-Blanche qui allait devenir ensuite le Moulin-Rouge...pour moi Paris,c'est Montmartre de la belle-époque et les bouquinistes sur les quais,entres autres...
bonne soirée
Yann

Bernard Bonnejean 04/04/2009 00:22


Eh ben, mon gars, je crois bien que pour moi Paris c'est la même chose !

Je le connaissais comme ma poche à l'arpenter de long en large du matin au soir à pied ou en métro dès l'âge de 11 ans.

Maintenant ? Je n'y fous les pieds que pour le boulot et toujours à contre-coeur.