Adieu madras !

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Bien que je n'y croie pas trop...


Y croyez-vous aux derniers adieux ? Moi, pas ! La destinée est assez facétieuse pour remettre sur votre route des visages oubliés qui avaient fini par ressembler à des figures de tarots marseillais, des pays engloutis dans vos mémoires comme des Atlantide platoniciennes ou des Ys cornouillaises, des pans entiers de scories existentielles dont l'inconscient se charge à votre place, en douce, sans vous demander la permission. Conscient, inconscient, subconscient : des frères ennemis inséparables qui vous mijotent sur le bord du piano de ces petits-plats parfois savoureux, à la cannelle, au curry ou aux piments musclés mais particulièrement indigestes. Mieux vaut finalement "faire avec", ou plutôt se servir de vos échecs pour les sublimer et ne pas finir bêtement mat.

Donc, soyons clairs, "Du passé faisons table rase" : illusion, mensonge, escroquerie ! On mourra avec, contents ou pas.

Alors, moi, quitte à être changé en "colonne de sel" comme la femme de Loth pour avoir désobéi au Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, je me retourne une dernière [?] fois sur mes vingt ans, ingambes, insouciants et oisifs, en agitant un mouchoir désormais célèbre dans le  monde entier grâce à Salvador :








Je ne saurais pourtant quitter les îles sans condamner l'inertie de gouvernements qui se sont employés, à tour de rôle, à les rendre dépendants, je n'ose dire esclaves, de la métropole. En tout, ou presque. Un paternalisme outrancier qui les a figées dans un attentisme et une passivité humiliants. S'il est vrai que l'enfant devient un homme le jour où ses parents lui laissent prendre des initiatives, sur ce plan, la métropole, en jouant les mères poules, un rôle feint qu'elle tint à merveille, a condamné ses petits à se nourrir uniquement à la mammelle de Mariane. On a voulu ainsi en faire, à tout jamais, des bébés dociles, inaptes au sevrage.

Dire qu'on ne savait pas serait un mensonge d'autant plus grossier que les poètes créoles, grands et petits, mettaient tout leur coeur à clamer leur orgueilleuse différence. Par exemple, Alain CAPRICE :



CHENN


Yo pa jenmen pwan mouch èvè vinèg
Toujou èvè sik


Méyè mwayen pou kouyoné on nèg


Sé pwan'y èvè mizik
Woté chenn mété chenn


Krédi pafèt pou chyen


Woté fè
Mèt hi-fi
Toujou kouyon ki pri


CHAINES


Jamais on n'a capturé des mouches avec du vinaigre
Toujours avec du sucre


Le meilleur moyen de couillonner un nègre ?


Le faire avec de la musique
Remplacer les chaînes par une chaîne
Le crédit n'est pas fait pour les chiens
Remplacer les chaînes par la hi-fi
Toujours les mêmes couillons qui se font avoir


Ce court poème n'en dit-il pas plus long que les discours ?

Est-il encore temps de réparer ? Essayons ! Mais à lire Baudelaire, admettons que ce ne sera pas facile :



A une Dame créole


Au pays parfumé que le soleil caresse,
J’ai connu, sous un dais d’arbres tout empourprés
Et de palmiers d’où pleut sur les yeux la paresse,
Une dame créole aux charmes ignorés.


Son teint est pâle et chaud ; la brune enchanteresse
A dans le cou des airs noblement maniérés ;
Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,
Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.


Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire,
Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire,
Belle digne d’orner les antiques manoirs,


Vous feriez, à l’abri des ombreuses retraites
Germer mille sonnets dans le coeur des poètes,
Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.



Pourquoi, Monsieur Baudelaire, ces tercets un peu racistes ? Ce "vrai pays de gloire" est pour le moins surprenant. Quant à la soumission des noirs, ne saviez-vous pas, cher grand poète, qu'elle était parfois obtenue au fouet ?


C'est que la créolité n'est pas la négritude. Du moins des générations de créoles l'ont-ils cru qui se sont évertués à "se blanchir" à tout prix, bien avant la mickaeljackson dengue, la maladie des afroaméricains du nord comme du sud. Les Démocrates états-uniens ne se sont-ils pas empressés de trouver des racines blanches au candidat Obama, en faisant préciser dans les journaux que le chouchou noir du monde civilisé n'était pas noir-noir et pas du tout descendant d'esclave ? On est bien loin d'avoir oublié les chaînes des grands-parents.

 


Il faut réenfanter les départements d'Outre-Mer, sans la belle Joséphine de la Pagerie, l'arbre, riche, superbe, presque blanc, qui cache la forêt. Et il faut réinventer une vraie négritude, avec l'héritage de Monsieur Césaire et de Monsieur Senghor,

 


« Ma Négritude point n'est sommeil de la race mais soleil de l'âme, ma négritude vue et vie
Ma Négritude est truelle à la main, est lance au poing
Réécade. Il n'est question de boire, de manger l'instant qui passe
Tant pis si je m'attendris sur les roses du Cap-Vert !
Ma tâche est d 'éveiller mon peuple aux futurs flamboyants
Ma joie de créer des images pour le nourrir, ô lumières rythmées de la Parole ! »

 

 

Rama Yade ne nous aura pas appris grand chose sauf une, essentielle : on peut être noirte-noirte, intelligente et très belle.


Bernard Bonnejean


 





 

Publié dans poésie

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