Une vie (3)

Publié le par Bernard Bonnejean


La Guyane française en 1971


11 mars 2009

 

 

Ne faites pas attention aux frontières : on n'est pas à 100 kms près.

Vous souvenez-vous ? Après un vol muet, loin d'être silencieux, dans un Nord-Atlas aimablement affrété par l'armée française à notre intention, nous arrivons en Guyane. Je ne parlerai pas de la Guyane des métros et des békés, de la Guyane des administratifs, de la Guyane du peu de touristes attirés à l'époque par je ne sais pas quoi d'ailleurs, puisque froussards comme pas deux, ils restaient sagement dans les villes du bord d'un Atlantique nauséeux parce que chargé de toutes les saloperies ramassées par l'Amazone jusqu'à son embouchure. Le pays de l'enfer vert,  les Guyanais eux-mêmes, sauf les descendants d'esclaves marrons (c'est-à-dire fugitifs), ne l'auraient jamais fréquenté à l'époque, par trouille ou par indifférence.

 



Magique ! Désespérant de majesté inaccessible ! Tout y est espace, solitude et foisonnement. Une foule gigantesque vous épie : des milliards de petits êtres qui imposent leur présence par des chants, des sifflements, des mélodies, et surtout, des cris, des hurlements, d'épouvantables cacophonies, parfois d'une violence telle qu'elle peut causer de la souffrance. Vous, pauvres Européens à l'oreille infirme, n'y voyez que du vert, à perte de vue, comme si la nature tenait à vous laisser en marge. Tout  ici est du vert, clinquant, pétaradant.  Tout est énorme. Tout est démesuré, bêtes et plantes. Baigné dans votre sueur moite, vous tentez en vain de capter un peu de bleu du ciel sans jamais y parvenir. Soit qu'il pleuve, soit que les eaux qui, après la dernière averse, ne se lassent pas de dégouliner de partout sur les feuilles comme sur les vêtements finissent par dessiner des nuages de vapeur. La Guyane, c'est de l'eau dans de la chlorophyle. Une certaine image d'un enfer où vous aimeriez bien voir quelques flammes pour vous réchauffer et vous sécher.

Personne, à ma connaissance, n'a réussi à traduire par des mots ce paysage amérindien d'une beauté incomparable à vous ficher la frousse de votre existence. Je ne m'y essaierai pas. La description que fait Louis-Ferdinand Céline de la forêt équatoriale africaine me semble la mieux adaptée à rendre l'atmosphère à défaut d'une exactitude physique impossible à rendre :
 
 
Les crépuscules dans cet enfer africain se révélaient fameux. On n'y coupait pas. Tragiques chaque fois comme d'énormes assassinats du soleil. Un immense chiqué. Seulement c'était beaucoup d'admiration pour un seul homme. Le ciel pendant une heure paradait tout giclé d'un bout à l'autre d'écarlate en délire, et puis le vert éclatait au milieu des arbres et montait du sol en traînées tremblantes jusqu'aux premières étoiles. Après ça le gris reprenait tout l'horizon et puis le rouge encore, mais alors fatigué le rouge et pas pour longtemps. Ça se terminait ainsi. Toutes les couleurs retombaient en lambeaux, avachies sur la forêt comme des oripeaux après la centième. Chaque jour sur les six heures exactement que ça se passait.

Et la nuit avec tous ses monstres entrait alors dans la danse parmi ses mille et mille bruits de gueule de crapauds.

La forêt n'attend que leur signal pour se mettre à trembler, siffler, mugir de toutes ses profondeurs. Une énorme gare amoureuse et sans lumière, pleine à craquer. Des arbres entiers bouffis de gueuletons vivants, d'érections mutilées, d'horreur. On en finissait par ne plus s'entendre entre nous dans la case. Il me fallait gueuler à mon tour par-dessus la table comme un chat-huant pour que le compagnon me comprît. J'étais servi, moi qui n'aimais pas la campagne.

 
L.-F. Céline, Voyage au bout de la nuit, Pléiade, rééd. 1982, p. 168.

 
 
Tant qu'on n'a pas vécu ces nuits braillardes en forêt amazonienne, on ne peut avoir une idée précise de la place de l'homme dans la création. Car, sachez-le bien, ces bestioles, même les plus petites, pourraient, s'il leur en prenait la fantaisie, vous bouffer en moins de temps qu'il faut pour le dire. Mais on leur a donné la délicatesse d'attendre que vous soyez morts.  Paul Harel, un poète normand du XIXe, l'a bien compris qui, lorsqu'il chassait, avait toujours en tête l'impression d'être le seul parmi les vivants à braver un interdit. L'homme est l'unique créature qui tue pour le plaisir ; la nature ne tue que par nécessité vitale. Ou par peur.

Au milieu de cette immense partouze, vivaient des seigneurs. Je dis "vivaient" parce que la civilisation et ses vices, aussi bien états-uniens qu'européens, a fini par avoir leur âme et finira bien par avoir leur peau. Tout le long de l'Inini et du Maroni, aux frontières brésiliennes et surinamiennes, au milieu de la forêt, près des eaux en furie, comme le reste, ils ne demandaient qu'à continuer à survivre de peu, comme l'ont toujours fait leurs ancêtres, on n'a jamais trop su depuis combien de temps. Jusqu'au jour où l'un d'eux a eu l'idée de sauver un journaliste métropolitain de la noyade. Leur accueil fut à ce point chaleureux qu' André Cognat, désormais Antecume, faux chef blanc du faux village d'Antecumpata, décida de rester parmi ces Indiens wayana. Jusque là, la préfecture s'était tenue coite, à bonne distance. Quand on voyait M. le Préfet en bermuda remonter les rapides, ils avaient quelque chose de surréalistes son titre et sa fonction ; je n'ai jamais trop su quelle était leur utilité à tous ces fonctionnaires, députés, sénateur ; peut-être bien, comme la forêt, de ne servir à rien du tout. En tout cas, pour la forêt, c'est ce qu'on croyait. Il ne serait venu à l'idée de personne de parler de "poumon de la terre" à étouffer littéralement au milieu de ces immondices naturels en perpétuelle putréfaction.

Jusqu'au jour où Cognat le magnifique se piqua de civilisation. Entendons-nous bien : Cognat-Antecume est sympathique. Il a voulu rendre service, c'est tout ! Il n'a pas voulu s'approprier un univers qui ne lui appartenait pas. Et il s'est fait couillonner par le gouvernement colonialiste, comme tous les grands explorateurs qu'il n'était pas. Il paraît qu'aujourd'hui les Indiens de Guyane parle le français comme vous et moi, pointent au chômage comme tous les civilisés, remontent gentiment le fleuve jusqu'à Maripasoula pour toucher leur RMI qu'ils picolent comme quatre sous forme d'un alcool frelaté eux qui ne supportaient pas un verre de bierre quand je les ai connus. MAIS ils vont à l'école. C'est ça qu'est bien l'école ! Un être libre va à l'école ! C'est ce que je croyais aussi, avant de connaître l'Amazonie.

Ils sont morts, les grands capitaines du fleuve, mes amis. Encore une combine de l'armée : les chefs indiens étaient honorés d'être appelés "capitaines", parce qu'on leur avait appris que c'était des gens importants. Mon grand ami, c'était le chef Malawatte qui aujourd'hui fait la causette avec les âmes de ses ancêtres. Bonjour, chef Malawatte ! Je ne vous ai jamais oublié. La façon dont tu nous as reçus, mes copains et moi ! Purée : le protocole élyséen à côté c'est du mauvais cinoche.

Mon Prince, c'est sur cette évocation que je veux finir. Parce que je n'ai pas l'intention, en la circonstance présente, de jeter de l'huile sur le feu en parlant des CRS dans les départements Antille-Guyane. Ce qui doit arriver arrivera. Mais, en quoi t'es concerné, toi ? Trop important, trop puissant, trop fier pour être éclaboussé par ces  insignifiances ! Chef Malawatte, dis-nous comment c'est là-haut. J'espère que tu es maître d'une forêt pour toi tout seul.

Bernard Bonnejean

Une toute petite requête : en 1971, j'ai pris moi-même les photos que vous voyez (si vous êtes sages, vous en aurez d'autres) et elles m'appartiennent. Si vous voulez les copier, soyez assez gentils de me le demander. Un petit mot suffira. Ce serait bien étonnant que je vous refuse.


Publié dans traditions séculaires

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Evelyne Marcelin-Gabriel 09/12/2010 21:36


Bonsoir, juste une suggestion..il serait sympa de pouvoir avoir accès au paiement pas PAYPAL..je n'utilise que ce système pour mes règlements sur le net!!


Bernard Bonnejean 10/12/2010 03:18



Que veux-tu donc m'acheter avec Paypal, chère LYneVe ?


Tout ici est gratuit, non ?


Bises.


Complément : Pardon, une seule page est payante. Un essai poétique. Je ne connais pas trop les modes de paiement. Je vais me renseigner.


Voilà, c'est réparé. La page est désormais d'accès gratuit.



Tryphon 11/03/2009 21:45

J'ai pris beaucoup de plaisir à lire ce texte ; j'éviterai d'en ébaucher un commentaire (!), sûr que chaque lecteur saura, à sa façon, y goûter.

Prenez votre temps, Bernard ; il n'est pas exclu qu'à force d'amadouer ainsi vos visiteurs vous arriviez à les attirer avec interêt vers des sujets pour eux plus étranges.

A quand un extrait de Bougainville ? (ou de Diderot).

Bernard Bonnejean 12/03/2009 00:31


Diderot, Tryphon, si vous saviez ce qu'il représente pour moi !!!

Allez, je vous le dis ! Si tout se passe bien, je vais bientôt éditer un bouquin. Un évêque a bien voulu me le préfacer. Figurez-vous qu'il a travaillé à un très haut niveau sur
l'Encyclopédie et sur les Lumières ! Je ne l'ai appris qu'après avoir reçu son texte.

Merci, Tryphon, d'avoir "goûté" avec moi cette part de ma vie qui ne veut pas s'enfuir.