Le goûter dînatoire

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Ou le casse-graine chez les bourges

Excusez les filles, mais vous n'êtes vraiment pas dans le rôle ! Tant pis !


 

Vous ne savez pas ce qu'est un goûter dînatoire, mon jeune ami ? Moi non plus à votre âge avant de me faire repérer.

Vous vous pointez, sur invitation, vers les cinq heures du soir (17 heures au méridien de Greenwich et à la pendule de la gare) et là vous êtes accueilli par une dame, mince (à vrai dire, maigre) qui vous entretient un peu de tout, mais en priorité de votre famille, de vous-même, de votre chat, si vous en avez, etc. (cf. Dom Juan et Monsieur Dimanche). En effet, dans certains milieux, il est de bon ton de ne jamais parler de soi. C'est mal élevé et de mauvais goût. Alors la meilleure stratégie consiste à obliger les autres à ne parler que d'eux, pour pouvoir ensuite les faire passer pour des imbéciles et des malotrus. Tout un art !


Ensuite, après que vous avez fait antichambre pendant un bon moment en vous demandant ce que franchement vous êtes venu foutre là, la susdite dame et maîtresse de maison vous invite à passer au salon, ou à la salle-à-manger, ou au jardin s'il fait beau.


Là sont rassemblés des individus des deux sexes, que vous connaissez ou que vous ne connaissez pas -- le résultat est le même puisque la règle n° 2 est de toujours simuler à l'égard de tous une parfaite indifférence, tout en faisant clairement sentir à chacun qu'il est un sujet d'observation sans égal (une sorte d'hapax homoïde, mon ami, comme on dirait dans votre jargon de linguiste) -- devant une table plus ou moins longue, ornée de bouquets de fleurs (merde, on a oublié d'amener des fleurs !!!). Un petit détail : pas de chaises, donc on pourra pas s'asseoir. C'est pas si grave : avec un peu de chance, dans une heure on devrait pouvoir lever le camp, après force amabilités sur la qualité de l'accueil et sur la grâcieuseté de l'hôtesse, sur l'intelligence sans pareille des invités, et surtout, surtout !, sur la valeur esthétique incomparable du tableau de maître, une croûte achetée récemment à Cabourg ou à Dinard à un peinturlureur plus commerçant qu'artiste.


Notez bien qu'on a toujours rien bu, ni rien becqueté. Soudain, jaillie de l'ombre, l'aristo de service (il y en a toujours une ou deux dans les réceptions bourgeoises : elles font classe et  en plus elles coûtent rien, parce qu'elles placent leur honneur, tout fauchés que sont leurs époux, à dilapider le patrimoine comme si on était encore sous l'Ancien Régime).


Sur le coup, vous vous méfiez pas, mais tout à coup :


« Ah ! Monsieur Bonnejean, comme je suis contente de vous voir » [Elles disent toutes ça, ce qui leur permet : une, d'avoir l'occasion de hurler votre nom à la cantonade pour bien montrer qu'elles, au moins, elles sortent et connaissent tout le monde ; deux, d'attirer l'attention sur elles et en même temps sur le personnage qu'elles ont placé dans leur collimateur.


Ah oui, tiens, ça vous revient : c'est la mère de S., la petite fille bien sage de Terminale L qui pleure quand elle a pas son 15 sur 20 parce qu'elle a peur, en rentrant à la maison, des réactions brutales du tyran domestique.


« Ah ! Monsieur Bonnejean ! qu'elle poursuit la dame, S. m'a dit qu'elle vous aimait beaucoup ». [Faut bien qu'elle aime quelqu'un ! Pour ce qui vous concerne...] -- J'ai lu récemment l'oeuvre que vous étudiez cette année, L'Herbe bleue  [Les Fleurs bleues, Madame ; L'Herbe bleue, c'est la lecture clandestine de votre fille ; un bouquin planqué dans son sac] Je trouve que c'est une oeuvre, comment dire, subversive. Queneau était surréaliste, n'est-ce pas ? Autrement dit, communiste. [Et alors ? Aragon aussi, le délicieux poète du Fou d'Elsa !] Comment voulez-vous que nos jeunes aient le sens des vraies valeurs si on leur apprend de telles choses au lycée ? -- [??? ] C'est un programme national, Madame, et les professeurs ne sont pas responsables des oeuvres inscrites au baccalauréat [Là, t'es d'une lâcheté, Bonnejean !]. -- Je comprends. Mais promettez-moi que quand vous aurez mon fils en première [Merde ! Tu parles d'une famille. Combien ils sont là-dedans ?], vous rétablirez l'équilibre avec quelques beaux passages de Claudel. -- [Compte là-dessus !] Nous y songerons, Madame ».

 

Vous l'aurez compris : ils ne peuvent pas vous empêcher de penser, mais entre crochets, et avec le sourire figé du larbin intello chargé de perpétuer les traditions familiales. Sauf qu'ils sont trente-cinq en terminale et qu'ils sont loin de partager des traditions communes...


Oh non ! Pas celui-là ! Je l'avais pas vu, le représentant local du FN  :


« Madame de M. a raison. La France est pourrie jusqu'à la moëlle. Les socialo-communistes l'ont vendue aux puissances étrangères [C'est la faute aux Ricains depuis que les Russes se sont assagis]. De mon temps et patati et patata » [Pauvre con ! Que sais-tu de la France et de ses auteurs, toi qui passes pour un inculte auprès de tes propres troupes].


Bon, me voilà avec un verre et des..., des quoi au juste ? De p'tits machins de toutes les couleurs, achetés au prix fort chez « le meilleur traiteur » de notre bonne ville. Préférerais un bon casse-dalle, moi, avec un vrai grand vin. Marre du faux champagne, du créman, du blanc de blanc et du mauvais vouvray de kermesses. Pourvu qu'on me pose plus de questions ! J'peux pas manger, réfléchir et causer en même temps. De toute façon, ce s'ra vite fait, vu la taille des p'tits fours qui leur sert de boustifaille.


Un p'tit coup d'oeil du côté de ma charmante. Elle est aux anges !! Comment elle fait ? Rayonnante, j'vous dis !! Elle a fait ça toute sa vie, ma parole ? Et un sourire à droite, et un sourire à gauche. « Et comment va Machin ? Et que fait aujourd'hui votre nénée ? »


Bon ! J'vais essayer d'me casser.


« Je suis vraiment désolé, que j'dis comme ça à l'étique, mais j'ai beaucoup de travail en ce moment. Il faut que je quitte votre charmante compagnie et croyez que ce n'est pas sans regret et patati et patata. »


Un regard désespéré du côté de ma douce. Un de désapprobation en retour qui veut dire en gros :


« Tu pourrais quand même faire un effort pour être aimable. Pour une fois qu'on est invités quelque part. Mais c'est toujours pareil. Tu veux jamais sortir... »


Traîtresse ! J'suis condamné à boire, si je puis dire, le liquide bulleux jusqu'à la lie, à m'farcir les p'tits fours à boucher les dents creuses, les propos malveillants de l'élite sociale. La prochaine fois, promis, juré, j'me fais porter pâle. Tiens, une indigestion, ça va les écoeurer ! Et deux heures, et trois heures que ça dure. J'ai plus faim. Et dire qu'on était censés venir pour un goûter dînatoire. 


Parce que c'est ça, un goûter dînatoire, mon ami. Et ça, ni le petit, ni le grand Robert ne peut vous le décrire. 


Un jour, je vous raconterai les vernissages de mon pote Jose-Luis V. M. J'y vais par amitié, parce que je lui sers d' « amateur enthousiaste ». Un sacré beau rôle aussi, mais sacrément difficile à tenir ! Faut bien rendre service !




Bernard Bonnejean (juin 2001)

Publié dans culture humaniste

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minijack 03/03/2009 02:25

Très drôle. Vous lisez dans les pensées ou c'est normal qu'on pense tous ça à chaque réception ou cocktail mondain ? ;c)

Bernard Bonnejean 03/03/2009 18:37


Je crains, minijack, que personne n'ose jamais écrire une lettre ainsi conçue :

Chère Madame,

Permettez-moi, tout d'abord, de vous remercier pour votre gentille invitation. J'en ai été ému à tel point que vous ne sauriez imaginer tant votre présence, vous le savez, m'est agréable.
Cependant, je dois la décliner pour l'unique raison que je vous aime bien, ce qui, je pense, est réciproque.
Or, le danger  est que cet attachement risque d'être compromis en ces circonstances par le sinistre ennui que j'y éprouve.
Aussi m'abstiendrai-je d'oser paraître devant vous à mon désavantage au risque de vous en laisser supposer fautive.
Je vous prie d'agréer, Madame, et patati et patata...

Suffisamment ambigu pour que le mari vous ferme sa porte à tout jamais ;-)