Ferdine ou la vraie fausse vie

Publié le par Bernard Bonnejean

 
Mayennais

Mayennais ? Quel rapport avec ce qui va suivre ? Je m'explique. Figurez-vous qu'au cours de mes fouilles je l'ai trouvé. Caché au fond de son blog rank 88 qui couronne une carrière d'au moins 50 articles, il exhibe ses vingt ans comme... comme... ben oui, comme un gamin de vingt ans. Et il a bien raison, le bougre ! Et il habite entre Fougères et Laval ! Et moi, je suis Ernéen, né natif d'Ernée, département de la Mayenne, entre Fougères et Laval. Et il écrit sur over-blog, comme moi !

Si y'avait que ça ! Figurez-vous que Mayennais -- c'est ainsi qu'il se fait appeler -- est un as des as de la critique littéraire. Il dévore les bouquins et les régurgite sous forme de petits bulletins plutôt bien fichus où il dit quoi (ne pas) lire et pourquoi (ne pas) le lire. "Le gui sur le chêne", a dit je ne sais plus qui, croyant être désagréable et oubliant que le gui parasite, l'un des plus beaux symboles de la civilisation celtique, est aussi un porte-bonheur. Il devrait me laisser indifférent, Mayennais, moi qui, n'ayant pas non plus l'intention de lire n'importe quoi, n'ait fini par lire que les bouquins que j'ai écrits moi-même. Comme ça, pas de surprise ! Au moins, on sait ce qu'on mange, comme disent les fauchés qui peuvent plus aller au resto, faute à la crise. [Entre parenthèses, c'est toujours "la" crise pour les fauchés. Pas besoin d'en inventer une internationale : pour eux, c'est du temps perdu, ils ne voient pas la différence.]

"Où qu'i veut en venir encore avec ses détours, ses contours et ses tours de con ?", sinterrogent les impatients.

A ceci : outre nos origines, Mayennais et moi avons une passion honteuse pour Louis-Ferdinand Céline.

"Louison, ferme le poste, j'veux pas entend' ça !! Encore un saligaud de William Sonne !!! Mais que fait le gouvernement ?"

Ferdine, Louis-Ferdinand Céline, l'ordure antisémite. Mais qu'on a quand même mis au programme, très officiel, du concours de l'agrégation de lettres modernes en 1994. Va comprendre ! Ils nous feront bientôt lire du Brasillac, vous verrez. Dans les écoles.

Eh oui ! On y apprend déjà des vers d'un nommé Paul Verlaine : ivrogne invétéré, pédéraste probablement pédophile, persécuteur de tous ceux qu'il aimait et qu'il n'aimait pas, deux ans de prison pour tentative d'assassinat, sans compter les coups et blessures infligés à sa mère et à sa femme ! Et auteur de vers merveilleux, hommages à l'Amour !

Alors, Ferdine, un salaud qui écrivait ou un écrivain qui s'est conduit en salaud ?

J'arrête parce que tout ce que je m'apprête à ajouter a déjà été écrit dans cet article composé il y a quelques années :



Ferdine ou la vraie fausse vie




Le "Voyage au bout de la nuit" [désormais V.] est-il un roman autobiographique ? Sinon, Céline [désormais C.], n'étant pas Bardamu [désormais B.] a-t-il menti ?


Toute la narration du V. est subordonné au regard de B., à ses appréciations, à ses interrogations et aussi à ses limites dont le texte laisse paraître qu'elles ne sont pas imputables à sa constitution personnelle mais à la condition humaine. Il faut donc congédier d'emblée l'idée que C. dans son oeuvre a souhaité raconter sa propre vie, voire utiliser ses expériences en visionnaire et que seule une sorte d'hallucination jointe à une aptitude verbale hors du commun est à l'origine de son livre.


Pourtant ses principaux biographes, F. Gibault et F. Vitoux, dont le travail purement biographique est hors de reproche, en sont convaincus. Il faut s'empresser de dire que C. après la seconde guerre mondiale a fortement accrédité pareille illusion, par mépris pour les médias avides de ragots et incapables de concevoir le travail d'invention.


Déjà, à la sortie du V., C. jouait à fabuler sur son état véritable, nombre d'enfants, médecin chez Ford etc. Mais voici par exemple comment il réagit en 1932 aux questions qu'on lui pose : 

 

Une autobiographie mon livre ? C'est un récit à la troisième puissance. C. fait délirer B. qui dit ce qu'il sait de Robinson. Qu'on n'y voie pas des tranches de vie mais un délire. Et surtout pas de logique. B. n'est pas plus vrai que Pantagruel et Robinson que Picrochole. Ils ne sont pas à la mesure de la réalité. Un délire.

 

(Cahiers Céline, I, 31).

   

Pour désigner l'inspiration C. a toujours utilisé avec une nuance dépréciative le terme médical de "délire" qui implique un déraillement interprétatif dans le domaine intellectuel ou perceptif.


On objectera aisément qu'il y a chez B. des éléments biographiques puisés chez C. Certes, cuirassier devançant l'appel, mais volontairement pour des raisons de carrière, il s'est trouvé pris à vingt ans dans la guerre de 14 et a été grièvement blessé dans les Flandres mais, contrairement à B., au cours d'une mission qu'il avait choisie ; il a été employé d'un comptoir en 1915 au Togo qu'il a dû quitter souffrant de paludisme aigu mais sa traversée ne ressemblait en rien à celle de B. sur le "cirque boulonné" de l' "Amiral Bragueton". Auparavant, invalidé à 70% il avait été employé à Londres au consulat de France. Il n'a pas fui en Amérique grâce à une galère, fût-elle symbolique. De retour du Togo, il a fait quelques petits métiers, assistant du cinéaste Abel Gance, secrétaire d'une revue scientifique, puis il s'est fait, grâce à sa connaissance de l'anglais, embaucher dans une mission de prophylaxie commanditée par Rockfeller, pour des tournées de propagande antituberculeuse en  Bretagne.


C'est là qu'à Rennes il a fait la connaissance de la fille d'un patron de médecine qu'il épouse peu après, embrassant la même profession que son beau père alors que ses parents le destinaient à ce que nous appellerions aujourd'hui l'import-export. Son diplôme acquis, il entre de 24 à 29 au service médical de la S.D.N. et c'est à ce titre qu'il visite pour la première fois New York, Detroit, où d'ailleurs il n'a jamais été O. S. Il est vrai que n'ayant pas été renouvelé dans son emploi et devant quitter Genève, il est revenu à Paris en compagnie de la ravissante danseuse Elizabeth Craig, dédicataire du V., et qu'il a dû fermer le cabinet de généraliste qu'il avait ouvert à Clichy faute de clients, vivant dès lors d'une permanence dans un dispensaire municipal à Clichy mais continuant à accomplir quelques missions d'inspection pour la SDN tandis que le V. était déjà en cours de rédaction. 


Pour résumer, comme tous les romanciers, C. utilise des choses personnellement vécues ou vues, d'autres qu'il a lues et des témoignages obtenus au cours de ses rencontres, tel celui d'un certain Marcel Lafaye, bourlingueur comme lui, qui, comme lui, a fait la guerre et a été blessé, qui avait géré une factorerie au Cameroun en 1923, s'était engagé sur des bateaux comme télégraphiste, avait travaillé chez Ford au Canada puis à Detroit en 1929. Tous ces éléments ont été consignés par écrit, restés à l'état de manuscrit, mais que C. a probablement consulté. Il n'empêche que invention et composition romanesque, projet signifiant surtout, ont complètement dépassé tous ces matériaux bruts.


C'est donc vers ce qui au XXe siècle est devenu quasiment une catégorie romanesque à part entière qu'il faut se tourner, l'autobiographie fictive, où la structure biographique -- narrateur central, déroulement chronologique des expériences constamment référées au personnage s'exprimant à la première personne -- sert de support à une organisation signifiante qui n'a plus rien d'autobiographique, l'exemple le plus connu d'une telle initiative narratologique étant celle de Proust. Dans cette typologie particulière, l'écrivain regroupe autour d'un personnage central qui lui ressemble comme un frère une série d'éxpériences lui appartenant plus ou moins, mêlant une fidélité reconnaissable à une infidélité fondamentale puisque de finalité signifiante.


L'art devient ici exégèse de l'existence :

 

La vie, je la retiens entre mes mains avec tout ce que je sais d'elle, tout ce qu'on peut soupçonner, qu'on aurait dû voir, qu'on a lu, du passé, du présent, pas trop d'avenir (rien ne fait divaguer comme l'avenir), tout ce qu'on devrait savoir, les dames qu'on a embrassées, ce qu'on a surpris, les gens ce qu'ils n'ont pas su qu'on savait, les fausses santés, les joies défuntes, les petits airs en train d'oubli, le petit peu de vie qu'ils cachent encore, et le secret de la cellule au fond du rein, celle qui veut bien travailler pendant quarante-neuf heures pas davantage et puis qui laissera passer sa première albumine du retour à Dieu.

(Réf non retrouvées)

 

Il s'agit donc ici d'une attitude non d'observation, mais d'intuition soutenue par des documents. D'un réalisme des profondeurs, à l'instar de celui du naturalisme exposé dans l' "Hommage à Zola".


La seconde caractéristique de l'autobiographie fictive telle que l'entend C. consiste en une approche perspectiviste qui élimine toute préoccupation égocentrique. B. tient à sa survie mais son discours malgré sa grogne ne cherche pas à exposer ses états d'âme, à expliquer ce que jamais on ne verra deux fois. Son ressentiment, sa lassitude ou sa frayeur ne sont qu'instrumentaux. Si comme le remarque B. renonçant à comprendre Robinson,

 

 

de nos jours faire du La Bruyère c'est pas commode. Tout l'inconscient se débine devant nous, 

 

la démarche est encore plus impossible lorsqu'il s'agit de soi :

 

Le monde est ma représentation, disait Schopenhauer.

 

B. est donc contraint d'ouvrir les yeux sur le monde, de réagir au monde, au lieu de se retirer, de façon illusoire, en lui-même, à la façon des Romantiques, de s'enfermer dans une tour d'ivoire. La perspective autobiographique en est donc transmuée, fondamentalement transcendée. Plus qu' à une exposition de soi,  une explication de soi, le narrateur du V. est ontologiquement condamné à l'extraversion. De ce point de vue, la recherche d'une pseudo-vérité biographique apparaît secondaire et illusoire. Ce n'est plus du reste l'enjeu des recherches celiniennes contemporaines, et cela depuis plus de vingt ans. 


Pardonnez-moi d'avoir été long. Peu liront jusqu'au bout, mais qu'importe ! Oserais-je vous confesser la marque profonde et indélébile que Céline a imprimé, naguère, à tout mon être. Si l'on admet qu'en de rares cas  la littérature peut changer une vie, la lecture de Céline -- et pas seulement le Voyage --, je l'avoue, a transformé la mienne. Aussi à cause de la langue ! Non qu'elle lui ait fait changer d'orientation, mais qu'elle a su confirmer des options et une vision de l'existence qui était déjà miennes. Comme Claudel, Rimbaud. C'est inexplicable, mais c'est ainsi. Pour cette raison, je continue à pratiquer la politique de l'autruche en refusant d'intégrer les pamphlets dans le grand oeuvre. Ce sont des gesticulations "délirantes" d'un génie malade !

 

Bernard Bonnejean

 

Aujourd'hui je ne changerai pas une ligne de cet article vieux de quinze ans. Pas plus qu'on ne me fera admettre que Verlaine n'avait vraiment rien de catholique. C'est comme ça ! A bientôt quand même ?

Publié dans culture humaniste

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Bernard Bonnejean 05/03/2009 15:30

Il fait bizarre, mon dernier message. Je m'explique :

Ce message est une réponse à ma patronne, Samia Nasr, la petite Marocaine du commentaire n° 1 du présent article.

Il parle d'une Française, d'origine marocaine, Lavalloise comme moi, prénommée Samia comme elle. C'est tout ! Rien à voir avec L.-F. Céline !

Tout ça pour vous dire que chez moi, le hors-sujet est tout à fait toléré, voire conseillé dans les commentaires. Seule la bêtise (racisme, homophobie, injures contre toutes formes de pensées philosophiques ou religieuses quelles qu'elles soient, y compris sous forme d'allusions déguisées, etc.) sera sévèrement sanctionnée par une mise à la porte immédiate, mais jamais définitive.

Bernard Bonnejean 05/03/2009 11:37

@ SAMIA

Dans notre journal local d'aujourd'hui :

Samia Soultani entre à la direction de l'UMP
La Lavalloise devient secrétaire nationale du parti sarkozyste chargée de la parité et de l'égalité professionnelle.


Vous voilà bombardée à la direction de l'UMP, quelle surprise !

Quand j'ai reçu le coup de téléphone de Paris, j'ai été vraiment surprise, en effet. Je pense que je dois ma nomination à Édouard Courtial, le secrétaire national de l'UMP aux fédérations, que j'ai rencontré il y a quelques mois. Il effectuait une tournée des fédérations pour dénicher de « nouveaux talents ». À l'époque, il m'avait parlé du poste de secrétaire départemental, que l'on m'a finalement confié. J'ai su après qu'il avait parlé de moi à Nicolas Sarkozy... Mais je ne m'attendais vraiment pas à ça.

Comment appréhendez-vous cette nouvelle mission ?

Quand je suis arrivée du Maroc en France, en 1996, je ne m'attendais pas à ce qu'il y ait autant de disparités, au niveau des salaires, du temps partiel. Il y a beaucoup de travail à faire sur ce sujet. La loi sur la parité a fait évoluer les choses, mais pas assez. Prenons les élections municipales. Il ne suffit pas d'imposer la présence de 50 % de femmes sur une liste, il faut que les postes clés soient ensuite répartis équitablement. Si le maire est un homme, son premier adjoint doit être une femme. Ce qui n'est pas le cas par exemple à la Ville de Laval dont je suis élue. Est-ce un hasard si le premier adjoint et l'adjoint aux finances sont des hommes ?

Il y a un an vous étiez inconnue. Vous êtes aujourd'hui porte-parole de l'opposition lavalloise, dirigeante nationale de l'UMP. Bientôt ministre ?

Et pourquoi pas présidente ! Sérieusement, je dois encore faires mes preuves. Je sais que les ascensions peuvent êtres rapides, les descentes tout autant. Il ne faut pas trop s'emballer.


Recueilli par Arnaud BÉLIER.


BEN, SI JE M'ATTENDAIS !!!!

Bernard

YannBBlues 04/03/2009 22:52

Bonsoir Bernard...
Le Mans,j'y ai vécu aussi à divers endroits dont la rue des résistants internés,entre la caserne,l'école de gendarmerie...Pour ce qui est des 24 heures,c'est comme les rillettes,incontournables...mais les prix deviennent élevés et on ne voit plus la course comme auparavant...le sud sarthe c'est un triangle "le Mans-Angers-Tours",le val du loir,la forêt de Bercé et je me situe sur la route de Tours...
bonne continuation,vos articles sont bien décapants...
bonne soirée
Yann

Bernard Bonnejean 04/03/2009 03:11

Vous savez, Yann, je connais bien Le Mans. Mes parents avaient la bougeotte, comme tous les déracinés. Nous avons vécu au Mans à trois adresses différentes(La Cilof, rue des résistants internés ; du côté de Sainte-Jeanne d'Arc de Coeffort et je ne sais plus où). J'ai dû faire deux collèges au Mans et un à La Flèche. En plus, j'étais un passionné des 24 heures. En revanche, sud sarthe je ne connais pas bien. C'est du côté d'Angers ?

YannBBlues 03/03/2009 19:34

Bonsoir Bernard...
La Mayenne,c'est à coté de chez moi...enfin,presque,je suis du sud-sarthe,dans mon patelin de bouseux...comme y disent à la ville,mais bon je m'y plais,on se refait pas...
Céline,on n'aime ou on n'aime pas;à tout à chacun de faire la part des choses ou de faire l'amalgame de sa vie;mais ce qui est indéniable c'est qu'il a écrit de belles oeuvres...
bonne soirée
Yann

Samia Nasr 02/03/2009 21:04

Bonsoir Bernard, je passe te souhaiter une bonne soirée, toutes mes amitiés, bises