Une vie (2)

Publié le par Bernard Bonnejean

L'insupportable paradis

  



Où que j'en étais-je ? Ah oui ! À mes onze matières (dont la musique, le dessin, le sport et, horreur !, la géologie que j'étais obligé d'apprendre la veille pour le lendemain).
 
Vous serez peut-être déçus, mais il m'est venu comme un repentir. Pas du remords ; je me demande bien pourquoi ! Ni même du regret, encore que... Non, du repentir. Le repentir de l'écrivain, en quelque sorte. Je suis allé trop vite sur un passage capital : la garnison du Quartier Loubère à Cayenne. Ma vie en a été une première fois totalement transformée.

Enfin ! Faut vous mettre à la place de ce gamin d'à peine vingt ans qu'on a retiré de la pension où on l'a collé pendant sept ans pour le mettre au boulot, avec, tenant office de logement, une chambre minuscule dans une pension tenue par deux gentilles demoiselles âgées. À peine le temps de rigoler ; sûrement pas de faire du tourisme. Jamais vu la montagne, sauf en photos et à la télé. Et voilà que d'un seul coup, il se retrouve dans les îles, à des milliers de kilomètres de la métropole !


Comment voulez-vous que je me taise ?
 

 

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Joséphine de Beauharnais, la Martiniquaise la plus connue
de l'histoire de France.

D'abord, le voyage de la base d'Évreux à Pointe-à-Pitre. Mon baptême de l'air ! Le fait est qu'on a pris notre temps. Au moins vingt-quatre heures ! Je crois bien, là j'avoue un trou, que c'était une caravelle. D'où la nécessité de faire le plein en route. On a eu le droit à deux escales : la première aux Açores, là où qu'est l'œil de l'anticyclone ennemi de la dépression. Une base américaine ; mon premier bandit manchot. La première fois qu'on entendait le mot transit : un cauchemar ! Tu sais qu'il suffirait de pousser la porte pour retrouver le spectacle des rues animées et de belles étrangères ; pas question : on ne bouge pas ! on attend ! 
 

 

Deuxième escale aux Bermudes. Encore une base américaine, donc ni bermudas ni riches touristes. Et une ragougnasse, une tambouille, mes aïeux ! Je n'ai jamais été difficile et j'ai quand même tout subi en quelques années de pensionnat. Mais là ! Faudrait trouver un mot exprès, un néologisme comme on dit chez les intellos. En gros : du brin, au sens nordique du terme !

 



En 70, les selfs n'avaient pas encore fait leur apparition. En tout cas, je n'en connaissais pas. On s'est regardé drôle avec les copains quand on a vu qu'ils commençaient la chaîne par le dessert. Une espèce de gâteau avec une rondelle d'ananas couronnée d'une cerise. Une fantaisie locale, qu'on s'est dit. Après, plat de résistance. Et après, j'vous le donne en mille, re-dessert. Bon, vous connaissez les gamins. On s'est pas fait prier : on a repris du dessert. Mais quand on a voulu manger le premier dessert ! L'horreur ! Pas sous le pavé, la plage, mais sous le chapeau en ananas... du pâté de je ne sais quoi. De toute façon, de campagne ou de foie, ça changeait pas grand chose. On a voulu venger notre palais meurtri par un café. Du jus de chaussette, mais alors, pas métaphorique, non, du vrai de vrai. C'est simple : quand on mettait la cuillère dans le contenant en plastique, on arrivait à voir le bout de la cuillère, en plastique, qui touchait le fond !!!

 



De la Guadeloupe, j'ai rien retenu, sauf que j'ai failli tomber dans les pommes en arrivant. Il faisait moins quelque chose à Evreux, cet hiver-là. À Pointe-à-Pitre, on a reçu une grosse bouffée d'air chaud en arrivant. Question d'habitude, parce que, à Fort-de-France, on n'a pas ressenti ça. Pourtant on a cru bon de nous laisser en transit à la Pointe du Bout, pendant quinze jours, afin de nous acclimater à notre nouveau méridien. On est un peu bêta quand on est jeune, quand même : j'ai passé mon temps à Toulon, pendant les classes, à faire semblant d'avoir quelque chose à faire pour ne rien avoir à faire ; à la Pointe du Bout, nous occupions notre temps à chercher ce qu'on pourrait bien faire pour le passer.

 

 

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La Martinique, département français

 
Vous voulez avoir un aperçu du paradis ? C'est à la Martinique, Martinique, Martinique, qu'il faut aller. Rien n'est tout à fait moche ; personne non plus. On chante, on danse, on se baigne dans les eaux tièdes, on bronze sous les alizés. En un mot, on s'emmerde !!! Comme me disait mon ami catholique qui pense trop : « Moi, je veux bien aller au paradis ! Mais rester l'éternité en face à face avec le Seigneur à chanter ses louanges, tu crois pas que ça va finir par devenir lassant ? » Une vraie question métaphysique à laquelle on ne pense pas trop quand on a ennui sur ennui, à tel point qu'on envisage les fins dernières avec grand plaisir.


Imaginez-vous une vie de couple sans heurts ?


« Je t'aime ! Et toi, tu m'aimes ? − Je t'aime plus que tu m'aimes, toi. − Qu'est-ce qu'on s'aime, hein, mon amour ! − Oh oui ! etc. etc. etc. » Et ça pendant l'éternité ! La Martinique que j'ai connue, c'est un peu ça. Mais j'espère franchement qu'au vrai Paradis, on aura encore le droit de se dire « merde », juste pour l'agrément.


Un paradis, oui, du moins en apparence. Figurez-vous que quand on est arrivé au quartier, ils avaient préparé une petite cérémonie style lever des couleurs, discours du chef de corps, ouvrez le ban, fermez le ban et tout le bazar et son train. Jamais à cours d'idée, je m'suis dit : « C'est pour nous qui font ça ? » Comme quoi, faut toujours se méfier des imaginations juvéniles. Et puis, y'a un gradé assez haut perché dans la hiérarchie, qui disait en gros que l'on rendait les honneurs militaires à un militaire (jusque là, rien à dire) qui avait  été « lâchement assassiné » par un méchant coquin d'en ville. « Tiens, qu'on a dû tous se dire sans se concerter, on ne serait pas particulièrement bien vus dans la commune ? ». L'avenir allait leur donner raison. « Leur » ? Oui, parce que moi, ce paradis empoisonné où je m'emmerderais immanquablement à moins qu'on ne mette prématurément un terme à ma douce oisiveté, macache ! Je m'étais d'emblée promis de mettre les voiles, à tout prix. En plus, j'oubliais : une partie de la ville était en flammes ; les mauvaises langues du rang parlaient d'émeutes ! À mon retour, j'ai demandé bien naïvement s'ils en avaient parler à la Radio-Télévision-Française : pas un mot ; pas une image !! Quant à nous, on inspirait tellement confiance à nos autorités qu'au moindre pépin, on nous consignait. Des fois qu'on se mettrait du côté des populations, ce qui n'aurait pas manqué d'arriver, j'avoue...

 

 


Or, certains, peu nombreux, le savent, qui ont lu l'un de mes commentaires sur un blog orléanais. Mon grand frère, mon parrain tant aimé, suite à une grave blessure algérienne qui risquait de le rendre unijambiste pour le restant de ses jours, était alors adjudant-major à Reuilly, là où commandait Bastien-Thiry qui a payé son désamour pour le Gégène tant aimé par un abrègement légal mais ignoble de son existence.



Les plus jeunes de nos anciens se souviennent-ils des nouvelles à la radio à la fin des années cinquante ou au tout début des années soixante ? « Lagaillarde au poteau » hurlaient-ils dans le poste. Bastien-Thiry m'a fait comprendre quelques années plus tard le réalisme de cette expression imagée. Il fut l'un de ceux qui eurent le tort de comprendre qu'il avait été compris...

 

 

 

 

 

Déjà ?

 

 


Pour ne pas qu'il se sente abandonné par une France devenue anticolonialiste qui avait envoyé ses camarades de combat au casse-pipe, avant le « je vous ai compris » auquel personne n'a rien compris même ceux qui, encore aujourd'hui, prétendent le contraire, l'armée avait confié à Jeannot, mon grand-frère tant aimé, le poste de responsable du recrutement. Pourquoi je vous raconte ça ? Vous allez rire. Alors que je terminais une sieste interminable sous un cocotier, je fus réclamé dans un bureau jusque là inconnu. Je tombe nez à nez sur un sous-off, chinois ou peu s'en faut, qui me demande, comme ça, à brûle-pourpoint : « Tu t'appelles bien Bonnejean ? − Merde, que je me dis, qu'est-ce que j'ai encore fait ? »

  

  

 Un vieux réflexe contracté dès l'enfance que je ne puis réprimer comme si ma mère vivait encore, elle qui me disait sans rire : « Ce que je ne vois pas, tu sais, je le devine. Tu ferais mieux de me dire tout de suite ce que tu as fait avant que je le sache ».

 

 

 


« Je m'appelle Papillon, qu'il dit le gradé. J'ai servi sous les ordres de ton frère ».



Si je me permets de dévoiler votre identité, Monsieur, c'est que pour moi, lié à mon cher Jeannot, décédé à 44 ans, vous êtes l'un de ces êtres, restés dans l'ombre, qui changent le cours d'une existence sans en tirer ni récompense ni vaine gloire.



Je me voyais déjà décoré d'une médaille quelconque que j'aurais vraiment pas méritée. Ça allait me coûter combien en pots pour les copains, cette histoire. « Aimes-tu les papillons, qu'il me demande ? » J'ai cru qu'il voulait faire un jeu de mots sur son nom. Comme il insistait, je ne savais pas trop quoi dire pour lui faire plaisir au pauvre homme, puisqu'il avait l'air d'y tenir vraiment. Et, déjà charitable, je lui fais l'aveu que j'étais un passionné de papillons. « Je connais un pays où il y en a plein, et de très beaux. Tu connais la Guyane ? ». « C'est quoi ce patelin, encore ? », que j'ai pensé, moi qui avais toujours été meilleur en histoire qu'en géographie. « On demande deux volontaires pour servir là-bas. T'as l'air de t'ennuyer ici. J'en ai parlé à ton frangin. Si ça te dit ». « Bon, d'un côté que je me disais, je viens à peine d'atterrir qu'ils veulent déjà me faire décoller pour des horizons inconnus. Mais franchement, la mer bleue, le ciel bleu, le rhum blanc, marre ! et je m'entends encore lui dire : « D'accord ».



Et un jour, nous voilà partis, mon copain volontaire et moi pour la Guyane française, dans un Nord-Atlas fait exprès pour qu'on n'ait pas envie d'engager la conversation.

(Suite en Guyane au prochain numéro)

 

 

Bernard Bonnejean

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Françoise Tremblay 08/12/2010 07:11


Bonjour Bernard, j'ai lu avec plaisir la deuxième partie de'Votre vie'. Mais j'ai été interrompue alors que je lisais la première partie et je n'ai pas pu la retrouver.
J'ai bien ri au sujet de la Martinique, parce que mon frère a habité là-bas pendant deux longs séjours de 4 ans chacun .Etje suis allée le visiter à plusieurs reprises. Il était le professionnel de
golf, au terrain nommé je sais qu'il avait Joséphine, et pas Joséphine Baker, (je blague), enfin, contrairement à vous j'y ai eu beaucoup de plaisir. Mon frère est même revenu de ses séjours à la
Martinique avec un petit accent français s.v.p. Ça lui allait bien.
Bon je vous laisse, et bonne journée ce mercredi 8
décembre '10.