Une vie (1)

Publié le par Bernard Bonnejean

 
Messieurs, dont chers collègues,
21 février 2009

« A dix-huit ans, j'ai quitté ma province...».
 
 

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Instituteurs en 1911
 
Eh bien non ! Justement ! J'aurais bien voulu mais j'ai pas pu. Bâchelier en juillet 68 j'étais bombardé professeur de collège en septembre de la même année, avec la fonction de professeur principal de sixième. Oui, oui, je t'entends, le laïcard ! C'était dans l'enseignement privé, parce que dans l'enseignement normal, c'est-à-dire public, on n'aurait jamais vu une chose pareille. C'est exact. J'ai été littéralement parachuté dans un patelin à soixante kilomètres de chez Manman sans formation, sans plus de connaissances que ça, sans préparation d'aucune sorte ni psychologique ni pédagogique. Dans les familles où y'a pas trop de fric, chers collègues, on bosse tôt. Le plus drôle de l'histoire, sans doute, c'est que j'avais les fonctions, mais que j'étais payé comme stagiaire. C'est-à-dire de quoi payer les cigarettes et un peu de quoi manger et payer le loyer ! Comme quoi, le privé ça a toujours été le privé ! Vous attendez un « mais je ne regrette rien » qui ferait passer la pillule en dédramatisant. Histoire de jouer les grands seigneurs qui veulent pas étaler leurs soucis ? Vous pouvez toujours l'attendre : il ne viendra pas ! Non, même si ça ne se dit pas, j'avais vraiment pas la vocation ! C'est possible que ça vous défrise. Je vais vous prouver qu'on peut devenir un bon prof sans avoir eu le feu sacré.
 



D'ailleurs avec mon bac A1 (français, latin, grec), au rattrapage, sans mention, millésimé 1968, qu'est-ce que j'aurais pu faire d'autre ? Curé de paroisse. Certes ! Mais ça aussi normalement ça demande la vocation. Maintenant que je ne suis plus rien pour eux, je peux vous faire une confidence : j'ai toujours espéré, dans le fond, qu'on ne se dispute plus bêtement les enfants entre public et privé. Surtout (je ne sais pas maintenant), qu'il n'était plus guère question de religion catholique dans l'enseignement privé. La plupart, issus de 68, ne fréquentions que très rarement les églises. On a eu beau nous répéter, inlassablement, le caractère propre de l'enseignement catholique, pour avoir fréquenté les collègues, intelligents, des lycées et des collèges d'en face, je n'ai jamais trop vu la différence. Il y a autant d'anticléricaux bornés dans l'enseignement privé que de pratiquants ouverts à la discussion dans l'enseignement public. Quant à la neutralité laïque... Franchement, vous y croyez ?



 

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Lycée Victor Hugo de Rennes où j'ai passé le bac

 

 

Remarquez, c'était pas si grave. J'avais une vieille directrice d'au moins vingt-cinq ans qui m'encourageait et me prodiguait des conseils. Faute d'être utiles, ils étaient plutôt consolants. Nous, les autres, les adjoints, à part une vieille encore plus vieille qu'était prof de gym, on tournait sur une moyenne de vingt ans à peine. Vous imaginez le tableau ! Ça nous arrivait bien quelquefois de chahuter plus que nos élèves, de faire la fête dans les bistrots, mais loin du patelin où l'on enseignait pour ne pas choquer le bon peuple. Je me souviens même de la pagaille que nous avons mise dans un cinéma d'Alençon où l'on jouait Anna Karénine. Nous en avions assez parfois de jouer les Topaze.  
 
Finalement, mon « début de carrière » ne fut troublé que par un incident notoire : un coup de gueule avec un grand de troisième qui aurait pu être mon prof avec deux ou trois ans de plus. Ça s'est juste soldé par une tentative de suicide au fusil de chasse. Je t'ai jamais oublié, gamin, et à partir de ce jour-là je n'ai plus eu besoin de leçons de  psychopédagogie pour savoir ce qu'il ne fallait pas dire. 
 
À part ce léger problème, ça s'est plutôt bien passé dans l'ensemble.  Les gamins m'aimaient bien, surtout les redoublantes de troisième, et moi je les aimais bien aussi, surtout les redoublantes de troisième. D'autant mieux qu'en novembre de l'année 70, je me retrouvais marsouin à Toulon. Un marsouin, c'est un soldat de l'Infanterie de Marine, qui n'a pas plus de rapport avec la Marine, que la défunte Coloniale qui l'a précédée.
  
 
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C'est mon régiment, mais c'était avant... 
  

 

Cette nuit, il m'est revenu un souvenir précis de ma première année de prof. Les collègues m'ont demandé - preuve qu'ils reconnaissaient des talents en devenir ? - de préparer une petite fête en l'honneur de notre directrice, pour son anniversaire. Normal, disaient-ils les sournois, puisque j'étais le bleu de la compagnie. Je me suis pensé dans mon for intérieur que rien ne pouvait mieux être adapté à la circonstance qu'une petite chorale des petits de sixième. Restait à trouver le chant. En accord avec les oisillons, nous avons servi à notre charmante directrice que nous aimions tous : Mon beau sapin, roi des forêts, que j'aime ta verdure. Vous n'allez pas me croire : ça a jeté un de ces froids ! Y'a même des copines-« adjointes » qui ont osé rire sous cape pendant la cérémonie ! Pourtant on était fiers les bambins et moi ! L'ingratitude, quand même !
 
 
Après un stage, (encore ! c'était donc une manie universelle ?), au beau soleil d'un midi que je n'ai jamais aimé, direction Pointe-à-Pitre (1 semaine) ; Fort-de-France (3 semaines) et Cayenne (environ un an). Oui, parce que j'ai oublié de vous dire que j'aurais bien voulu partir en coopération, mais que j'ai eu l'heureuse idée de demander la Libye précisément l'année où le brave colonel alors ami de la France qui a campé dans les jardins des Sarkozy a commencé ses pitreries ! Du coup, ils se sont mis à deux ministres pour me trouver « pas assez diplômé » et « trop jeune » ! Non sans m'avoir au préalable envoyé en stage à Dijon (encore !!) pour une formation accélérée genre « faut pas toucher les seins nus des femmes, parce qu'elles n'aiment pas ça » ou « vous avez le droit d'avoir un boy mais ne venez pas vous plaindre d'être volés ».
Pourtant je croyais avoir mis tous les atouts de mon côté. D'abord, j'avais fait une demande multiple : Lybie, Niger, Mali, Tchad. J'avais déjà appris à me méfier des promesses ministérielles... Surtout, je m'étais fait pistonner par le maire-conseiller général MRP de Villaines-la-Juhel, ville où j'étais instit, le grand Robert Buron, qui fut avec Louis Joxe et Jean de Broglie l'un des négociateurs et signataire des accords d'Evian, qui avaient mis fin, en mars 1962, à la guerre d'Algérie. J'avais prêté peu d'attention à la réponse du grand bonhomme qui passait là ses années de désert, chez lui : « Mon jeune ami, sachez qu'il suffit que je frappe à une porte pour qu'on me la ferme au nez. Ne vous faites pas d'illusion ! » J'ai eu tort sans doute de prendre ça pour une coquetterie...
 

 Faut dire qu'à l'époque, je dis ça pour les vieux qui connaissent, c'était un nommé Jacques Foccart, né en Mayenne, comme moi, de mère guadeloupéenne (comme on se retrouve !), fondateur du SAC, le Monsieur Afrique du Gégène bien-aimé feu récent. 



Le niveau des candidats partants n'était d'ailleurs guère supérieur. Au bout de deux jours, ça s'était transformé en une espèce de partouze, assez bourgeoise quand même, où chacun ayant trouvé sa chacune, tous faisaient des galipettes sur la pelouse du campus. Je me souviens d'un qui m'a expliqué en long et en large la teneur de sa vocation coopérative. En quelques mois, après s'être fait « une montagne de CFA », il reviendrait au pays natal pour se la couler douce. Un autre lui a dit : « Oui, mais ils ne te laisseront pas rapatrier tout l'argent que tu auras gagné ». Et le futur coopérant, maussade mais assuré, de laisser entendre  qu'il avait suffisamment de relations pour « s'arranger ». 
 
 
Si vous saviez ce que c'était beau et grand, la Guyane. Grand comme le « great » anglais intraduisible en français. N'empêche qu'ils m'ont gardé un mois de plus parce que j'avais pas été gentil avec les militaires. J'avais pourtant prévenu le capitaine : « Vous voulez que je soye soldat ; moi, je suis instit ; et je partirai passer mes vacances chez les Indiens ». Faut comprendre ! On prend des mauvaises habitudes dans ce métier de fainéant et on les perd pas si facilement !
 

 

Vous trouverez sans doute ça un peu juste mon « je suis instit » pour me donner de la valeur auprès d'un officier. Pour la jeune génération, un instit ou une instit, c'était la consécration du fils de rien à une époque où beaucoup moins de 10% d'enfants issus des classes populaires allaient à l'Université. Allez, soyons fou ! Instit est le résultat d'une apocope de instituteur ou institutrice. L'équivalent très approximatif de ce qu'on appelle aujourd'hui professeur(e) des écoles. En nettement moins payé, mais en beaucoup plus considéré. Comme dit l'autre : « On peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre ». Est-ce que ça va, comme ça ? J'ai pas trop fait le pédant docteur ? 
 
 
 
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J'ai perdu le mien, mais c'était le même.
 
 
N'empêche qu'en décembre 71, rebelotte : me revoilà en-saignant (salut minijack)  dans une école primaire ! Le bouquet ! C'était le début des maths modernes, saloperie ! (un grand merci à Bruno et à Jacquot, les deux grosses têtes de dix ans chacun de CM2 qui me donnaient les solutions aux questions qu'étaient posées dans le bouquin). En plus, il fallait tout faire faire, même ce que je savais pas faire. Vous me croirez si vous voulez, l'inspectrice départementale m'a refilé le CAP (certificat d'aptitude à l'enseignement primaire) et j'étais instituteur, vraiment ; de l'enseignement privé, mais quand même.  J'avais dit aux gosses : « Faudra être gentils avec la dame, surtout si elle est pas commode ! » Ils y ont été fort : à cinq pour lui tendre un taille-crayon !! A la fin, elle m'a dit, la dame : « J'vous le donne. Vous pouvez remercier vos élèves. De toute façon, je sais très bien que vous ne resterez pas en primaire ». C'était pas que de la vaticination ! Après la remise du diplôme, on m'a renvoyé en collège, comme instituteur en collège (sic) où j'ai enseigné jusqu'à onze matières.
 

 

Je vous raconterai le reste de ma carrière scandaleuse au prochain numéro
 
 

Bernard Bonnejean
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Mayennais 01/03/2009 08:02

Bonjour, et non, la différence d'âge ne m'inspire pas la moindre pointe d'horreur et loin de là! On apprend tellement plus de choses avec des personnes ayant du vécu, et en plus, quand celles-ci ont les mêmes centres d'intérêts, que vouloir de plus? Céline, j'en ai lu beaucoup mais pas encore l'oeuvre entière, cela ne saurait tarder...Pour revenir à la question mathématique des années, on ne peut que se féliciter des rapprochements inter-générationnels, surtout, quand on se rend compte(ancien professeur vous pouvez en parler)de l'ignorance, du manque d'intérets des jeunes envers la culture en général... Et le système éducatif peut se remettre en cause! (je ne me considère pas comme un donneur de leçon, je me suis arrêté après mon bac pro parce que je ne trouvais rien d'intéressant dans ce que l'on m'enseignait... Tout ce que je sais, je l'ai appris par moi-même, une belle fierté!!). Les livres, ah, quels beaux voyages! Quels univers ils nous ouvrent! C'est cela quand devrait enseigner aux jeunes!
Merci pour votre commentaire, je repasserais sur votre blog et n'hésitez pas à revenir sur le mien!
Malheureusement, j'évite de signer de mon véritable nom, je pense que cela pourrait me porter préjudice...

Bernard Bonnejean 01/03/2009 23:35


Attention, mon jeune pays, à ne jamais prendre au sérieux mes excès qu'il faut souvent prendre comme des effets de style ou un relais de la parole de l'autre. Votre jeunesse est un atout ; mon âge
mûr aussi. Ne soyez pas trop dur avec vos camarades. Pour avoir enseigné en sections techniques de collège, en lycée technique, je sais par expérience que les matières "générales" y comptent pour
du beurre, non pas à cause des élèves, mais à cause de ministères depuis longtemps préoccupés par la productivité et la compétence professionnelle. Le pire sans doute est le français en BEP : 1 ou
2 heures maximum par semaine. Pas possible d'y faire quoi que ce soit de sérieux et surtout pas de littérature. Quoi qu'il en soit, permettez-moi de vous féliciter pour ce que d'autres
appelleraient un cursus. Plutôt que d'en être fier, à juste titre, vous semblez vous en cacher. Là, je ne vous comprends pas. A bientôt.


Bernard Bonnejean 23/02/2009 00:32

Forcément, Marraine, que vous ne comprenez pas. Ce n'est pas logique, et pourtant c'est vrai.
L'enseignement catholique aurait dû n'être peuplé que par des catholiques, au moins chez les profs. Or, j'y ai rencontré davantage de tièdes voire d'opposés, donc d'anticléricaux que l'inverse.
Dans l'enseignement public, dit laïc, au contraire, il y a avait de nombreux profs qui allaient à la messe. Non par force, mais par conviction. C'était surtout vrai chez les profs, plus que chez les instits.
Je ne porte pas de jugement sur les individus qui font ce qu'ils veulent après tout. Mais les institutions, en revanche, ont été particulièrement défaillantes.
En trente-cinq ans de carrière, je ne connais qu'un seul élève à avoir eu la vocation sacerdotale. Je le salue d'ailleurs bien bas s'il lui arrive de lire ces lignes. Plus tard, peut-être.
Merci pour votre fidélité, Madame Lepion.
"Attendez-vous à savoir", comme aurait dit Geneviève Tabouis.

dame Lepion 22/02/2009 23:48

"Il y a autant d'anticléricaux bornés dans l'enseignement privé que de pratiquants ouverts à la discussion dans l'enseignement public." Autant de bons d'un côté que de mauvais à l'autre bord ? J'ai essayé d'inverser les termes de cette proposition pour la soupeser, la mieux comprendre, mais je m'y suis perdue. Un petit développement me serait bien utile, cher Bernard.