Le beau brouillon !

Publié le par Bernard Bonnejean

"A quoi ça sert, M'sieur,
vendredi 20 février 2009


de soigner ses brouillons ? On les rend jamais ! "

Ils ont parfois d'intelligents questionnements, ces enfants, et il faut toute la bonne éducation d'un bon maître - ou plutôt d'un maître bon - pour leur faire admettre l'inadmissible. Car, à l'âge de l'école, tout ce qui est inadmissible est injuste et vice versa. Et les enfants tolèrent à peu près tout, sauf les autres enfants et l'injustice.

Parmi les iniquités les plus flagrantes, pour eux la plus rebutante : le travail gratuit. Gide a défendu la possibilité de "l'acte gratuit" qu'on fait sans aucune raison, ni raisonnable ni irrationnelle. Jamais vous ne ferez comprendre à nos futurs concitoyens, messieurs les pédagogues, défenseurs de la méthode ludique - encore que le jeu soit une fin comme une autre - cette notion philosophique abstraite, parfaitement acceptable pour autrui mais toujours insupportable pour soi, qu'est le plaisir de "travailler pour rien". Tout le temps que vous avez pris pour nous expliquer vos théories, ne l'avez-vous pas converti en espèces sonnantes et trébuchantes au cours de conférences dites parfois "pédagogiques", de colloques, de séminaires, de bouquins de tous ordres qu'au terme d'une belle carrière d'enseignant j'ai confiés à l'Emmaüs du coin ? Pas par charité ; pour déblayer mes rayonnages et mon cerveau. Le bénévolat, messieurs, c'est l'affaire des nantis, surtout en cette période de chômage. Et, pour ma part, j'ai toujours préféré présenter la notation comme le salaire de l'élève, quitte à lui expliquer que, comme dans la vie, l'effort si valorisé par certains ne paye pas toujours autant qu'on voudrait nous le faire croire. N'en déplaise à d'aucuns : il ne suffit pas de faire l'effort de se lever tôt pour bien gagner sa vie et j'en connais, comme tout le monde, qui n'ont pas besoin de travailler plus pour arrondir leur magot, déjà considérable.

Le brouillon dans tout ça ? C'est le travail ingrat, celui qu'on ne voit pas et qu'on voudrait classer dans l'intime, sans s'apercevoir qu'en le cachant, votre rédaction risque de perdre un peu de prix. Vous souriez ? J'ai vu des enfants, qui remettent sans rechigner cahiers et copies à la fin du devoir, refuser littéralement de montrer leur brouillon. C'est leur univers, leur bien, une propriété privée, une chasse gardée. Quand vous achetez une voiture, vous, vous exigez de voir les plans maintes fois corrigés, biffés, raturés, gommés par l'ingénieur alpha ?

Nous y voilà : un bon brouillon est un torchon innommable et immontrable !

Pourtant, aujourd'hui, on s'arrache les bons brouillons à prix d'or. Et les recherches dans les disciplines littéraires portent autant sur le brouillon des écrivains que sur l'oeuvre proprement dite. Il aura suffi de les appeler "manuscrits" pour leur rendre leur noblesse.

Vous connaissez les Pensées de Blaise Pascal. Du moins, vous le croyez. Pour vous, c'est une oeuvre construite, savamment composée de deux mouvements autonomes et complémentaires : la partie anthropologique préparant la partie spirituelle. Tout est savamment rangé dans un ordre quasi mathématique du numéro 1 au numéro 813. Oui, mais voilà ! Cet ordre-là n'a rien de pascalien. Gilberte Pascal a recueilli, de son frère, soixante-et-un dossiers, dont certains bien difficiles à déchiffrer, dont les philologues d'aujourd'hui essaient de rétablir "l'état natif". Pol Ernst, chercheur belge, défendit le 3 février 1970 le résultat de ses travaux... à la Sorbonne [sans commentaires]. Au bout de vingt années, il aurait réussi, selon des critères savants que je vous épargne, à identifier dans le fourbis laissé par Pascal huit "strates" dont la datation permettrait de deviner, enfin, la façon de travailler de l'écrivain, son style, le sens de certains textes difficilement compréhensibles, l'origine de concepts, la progression de la pensée et les intentions de l'auteur sur l'ordre envisagé pour son oeuvre.

Finalement, vous l'aurez compris, les fameuses Pensées qu'on lit aujourd'hui ont certes été écrites par Blaise Pascal, mais elles sont autant les Pensées de Brunschvick, les Pensées de Lafuma ou les Pensées de Tellier, éditeurs qui les ont produites à la connaissance du grand public, respectivement en 1897, 1951 et 1976, cherchant chacun à son tour à imposer "son" ordre des fragments, c'est-à-dire le sens, la direction de l'ensemble.

Que restera-t-il de nos blogs ? Le produit fini ? Seulement ? A peu près certainement parce que rares sont ceux qui laisseront la trace des différents strates dont ils sont peut-être composés. On peut quand même le regretter. Certains blogs seront publiés, c'est souhaitable, pour leur qualité littéraire. Et jamais on ne pourra en analyser le(s) brouillon(s). Tout simplement, parce que le manuscrit aura disparu.

Plutôt que de conclure, j'aimerais vous faire connaître un état intermédiaire, mais pas natif, d'un poème du grand Verlaine. Quel instituteur d'antan, qui voulait des brouillons "propres", aurait accepté ce chef-d'oeuvre de la poésie française à cette étape-là de sa création ?


Reproduction de Verlaine, Fêtes galantes, "L'oeuvre manuscrite", Bibliothèque de l'image, 1997.

A Saché, où Balzac écrivit Le Lys dans la vallée, le guide racontait, il y a une vingtaine d'années, qu'à bout de patience les ouvriers typographes se mirent en grève au reçu d'un de ses manuscrits. J'ai longtemps cru à une légende. Jusqu'au jour où j'ai vu "ça" :



Manuscrit du sonnet «La Pâquerette» dans “Les Illusions perdues” Paris,
Maison de Balzac
© Photothèque des musées de la Ville de Paris. Ph. Joffre


La reproduction n'est pas bonne ? Je vous l'accorde. Mais fût-elle de meilleure qualité que vous ne comprendriez guère mieux. Telle est - aussi - la création. Celle que jusque là on n'aurait pas oser montrer et qu'aujourd'hui on vend une fortune. Et que les chercheurs - ou les femmes de ménage - ne trouveront plus dans les tiroirs des écrivains contemporains défunts, qui ne font plus souvent de... brouillons.

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Bernard Bonnejean 30/11/2010 15:00



Chère Marraine,


A force de jouer avec les mots, on se figure que tout langage est jeu. Or, cette symphonie est aussi inachevée que l'autre est pastorale. Après une nuit de repos réparateur passée à récupérer, je
crois avoir recouvré la quasi totalité de ce qui me reste de neurones actifs. Aussi ai-je le plaisir et l'avantage de vous certifier vous avoir comprise.


Je vous ai COMPRISE ! V


Bisou, ma tendre Argentine, et ne comptez pas sur ma perversion narcissique manipulatrice innée, mais savamment travaillée, orchestrée, cultivée comme une symphonie parachevée, pour vous dire,
après le France-Argentine qui précéda la déculottée australienne, que le rugby n'est pas le tango. (C'est méchant, hein ?, oh oui que c'est méchant, abominable, cruel, pervers et antichrétien et
tout et tout et tout ! gnark gnark gnark ! [rire sournois et particulièrement odieux]). Pas catho pour doux sous, le Bonnejean !!!



dame Lepion 30/11/2010 02:51



Je comprends, et respecte votre besoin de repos. Je vous dois juste un éclaircissement. Car en effet, j'ai l'expression filandreusement sibylline. C'est qu'un extrait du commentaire n° 2
ci-dessus ( "il est aussi possible de deviner une symphonie prévue sous une symphonie achevée" ) m'a suggéré un parallélisme de forme se traduisant par "une symphonie imprévue peut percer sous
une symphonie inachevée". Mais je reconnais volontiers présumer de mes forces en imaginant finir le boulot laissé en plan par le beau Franz ...



dame Lepion 28/11/2010 22:19



Il est assez vain de vouloir deviner une symphonie prévue sous une symphonie achevée. En revanche je me fais forte de vous écrire la symphonie imprévue que la symphonie inachevée me laisse
entrevoir. Etonnant, non ? Bonsoir quand même, Bernard !



Bernard Bonnejean 29/11/2010 20:53



De retour d'une semaine passée au chevet d'une malade hospitatilisée en banlieue, je ne comprends absolument pas le sens de votre mot, chère Pauletta. Fatigué, fatigué, fatigué à un point que
vous ne sauriez imaginer. Je compte sur vous pour me l'expliquer. Gros bisous, car je continue à vous aimer très fort, si vous le voulez bien,


Bernard



petale - freesia 23/11/2010 17:59



Bonsoir Bernard,


Pour ce qui concerne les brouillons, j'ai été agréablement surprises de voir ceux de Rimbaud au musée de Charleville-Mézières. Ce qui me rassure et m'indique la voie à suivre, celle de ne pas
avoir peur de se corriger encore et encore, même si j'aime les écrits sortis du coeur liant avec la spontanéïté. C'est une autre démarche effectivement. D'ailleurs je me souviens de mes
dissertations du lycée en Belgique, et que de ratures dans les brouillons, et surtout recommencer encore et encore.



Bernard Bonnejean 29/11/2010 20:58



Je crois en effet que les grands auteurs, ou du moins presque tous, nous montrent le chemin à suivre depuis que la littérature orale a fait place à l'écrit. Boileau disait fort bien : "Sans fin
sur le métier remettez votre ouvrage". Autrement dit, le premier jet n'est, contrairement à ce qui se dit, jamais le bon. Tout artiste est perfectionniste. La littérature est un art. Demander un
brouillon propre est une ineptie. Ma directrice, que j'aimais beaucoup, appelait les cahiers de brouillon des cahiers d'essais. Belle formule, tout à fait conforme à ce que devrait être la
réalité.


Bises,


Bernard



Bernard Bonnejean 27/02/2009 00:02

C'est surtout un grand honneur pour moi d'être parmi vous toutes et tous. Il faut que nous soyons amis, vraiment, dans le fond de notre coeur. Les diplômes et les distinctions n'ont rien à voir là-dedans. Je crois même qu'ils peuvent provoquer la jalousie ou l'envie. Voyons plutôt ce que nous pouvons partager. Avec vous, Yann, si vous voulez, ce sera plutôt le blues ou, encore mieux, le jazz. Je suis un fan de Thelonius Monk et de Jo Coltrane. De toute cette période-là. Merci pour votre réponse, très intéressante. Merci surtout pour votre gentillesse. Par les temps qui courent, c'est devenu une denrée rare. Et vous avez raison, merci Samia. J'aime bien son blog et surtout les poèmes qu'elle y met. A bientôt.

YannBBlues 26/02/2009 21:56

Bonsoir Bernard...
Excusez-moi du retard et ne vous inquiétez pas pour votre certificat de baptême car c'est un honneur de correspondre avec un membre de la SGDL,je dirais même que je me sens tout petit et je prends la vie comme une éducation...je remercie d'ailleurs Samia (ma chère et tendre)animatrice de l'île des poètes de vous avoir accepter dans sa communauté,sans quoi,je ne vous aurais jamais connu...Pour en revenir à votre question,à savoir -s'il est aussi facile de corriger une partition qu'un texte écrit-...je dirais oui,car la musique répond aussi à des codes,à des règles;et ce quel que soit le style de musique...il est aussi possible de deviner une symphonie prévue sous une symphonie achevé,mais là tout dépend de l'aspect créatif du compositeur...que ce soit Lully ou Mozart;par exemples;ils répondaient à des bases académiques et à des structures mélodiques...mais je dois vous avouez mes limites en connaissances musicales qui sont plus axées sur des musiques un peu plus récentes comme le blues que j'admire par-dessus tout...
Je vous souhaite une bonne soirée et viendrait vous voir...
Yann

YannBBlues 20/02/2009 23:11

Bonsoir Bernard...
Le brouillon,c'est tout un roman...Il est vrai que l'on s'arrache ces fameux brouillons plus ou moins à prix d'or,je l'ai constaté il y a quelques années,voulant devenir bouquiniste,il m'est arrivé,lors d'achats de lots de livres anciens,de tomber sur quelques "brouillons" d'auteurs inconnus mais qui intéressaient des "requins" du monde du livre...
Le brouillon peut-être aussi créatif...musicien guitariste depuis l'enfance,je ne compte plus les partitions raturées où,par endroits,ne sachant plus les relire,je créais une autre mélodie...comme quoi,le brouillon ne doit pas être si brouillon que ça...
bonne soirée et bonne fin de semaine.
Yann

21/02/2009 13:24


Bien sûr que non, Yann, "le brouillon n'est pas si brouillon que ça". C'est bien l'un des sens de mon titre : "le bon brouillon", qui n'est pas le "brouillon propre". Du reste, pourriez-vous me
dire ce que j'ignore : est-il aussi facile de corriger une partition qu'un texte écrit ? Est-il possible, par exemple, de deviner une symphonie prévue sous une symphonie achevée. Autrement dit, de
connaître les premières intentions d'un compositeur comme les chercheurs essaient de connaître les premières intentions d'un écrivain.

Espérant que vous viendrez me visiter de temps à autre, malgré mon certificat de baptême,

Bernard