Le rapport avec la littérature et avec le livre ? Il est évident ! Mais il vaut mieux le taire, si l'on veut sauvegarder les mythes. Un grand écrivain,
fournisseur de dictées (consécration suprême d'une Colette, d'un Genevoix, d'un Gide [et pourtant !], d'un Maupassant...) ou, pour les poètes, de récitations (récompense post
mortem de La Fontaine, champion toutes catégories de la IIIe à la Ve République, de morceaux choisis de Corneille, Racine, Molière, Hugo, Verlaine [et pourtant !]) ne suppose, en
amont, ni la reconnaissance des pairs ni les honneurs de l'Académie française ni même les lauriers de la critique contemporaine. Ils n'ont besoin que d'être institutionnalisés. Vous avez
déjà récité du Voltaire, ou du Bossuet à la Communale ou chez les Jésuites ? Votre maître vous a dicté un passage de Beauvoir ou de Sagan ? Trop compliqué ? Bien moins que certains textes
que l'Inspection générale a institué depuis des lustres comme aptes à torturer les cerveaux enfantins ou adolescents. Est-à-dire que Bossuet est moins fréquentable que Gide, par exemple ?
Ou moins accessible ? Qui oserait soutenir pareille énormité ? Mais le fait est que le second est estampillé dans une catégorie à laquelle le premier n'a jamais eu accès. Et n'aura sans
doute jamais accès, car ces valeurs-là, souvent irraisonnées, se transmettent de génération en génération sans que personne sache exactement pourquoi.
Ce qui revient à dire que cette institutionnalisation de la littérature, tout à fait arbitraire, n'a finalement que peu de rapport avec la valeur réelle,
c'est-à-dire la valeur relative d'une oeuvre. La notoriété est fabriquée. Duquel de Le Clézio ou de Simon, tous deux écrivains français prix nobels de littérature, parierez-vous sur la
pérennité au-delà de cinquante ans, de trente, de dix ? Qui l'emportera des deux ? Selon quels critères ? Quel professeur aura droit aux félicitations de l'inspecteur ponctuées par un "Il
faut dire que vous avez choisi la facilité avec ce texte magnifique" ? Vous êtes incapables de le dire, car ni l'auteur ni l'oeuvre ni les lecteurs n'y sont pour rien. Encore que ces
deux-là figureront probablement dans les manuels de lecture expliquée des collèges et lycées en tant que prix nobels de littérature. En un mot, ils auront été institutionnalisés "à
l'international". Quant à être lus, quant à être élus, quant à être disséqués comme seuls peuvent le faire les profes
sionnels de la critique scolaire moderne qui auront appris à mathématiser leurs
sentiments sur les bancs des facultés selon une méthode dite structuraliste ?
Ce choix-là n'a rien d'intérieur. Il n'est pas inhérent à la beauté intérieure de l'auteur ou de l'ouvrage. Je n'irais pas jusqu'à dire qu'il est commercial.
Mais je ne protesterais pas outre mesure si l'on avance qu'il y a un aspect commercial à ne pas dédaigner. Sinon, pourquoi mettre autant d'acharnement à esthétiser l'objet livre comme pour
le maquillage d'une jeune fille à marier - le grand Balzac, qui passe pour un moraliste avec son Père Goriot, à usage des collèges et des oraux de bac de français, aurait
parlé du maquignonnage d'une pouliche à vendre ? Sand et lui auront osé condamner certaines alliances matrimoniales "arrangées", parlant de "prostitution légale".
M'avez-vous lu jusque là ? Non ? Je ne vous en veux pas : vous n'êtes pas vraiment concernés. Vous venez ici pour vous détendre et on vous sert un cours sur
la réception de l'oeuvre littéraire. Vous êtes fatigués, éreintés. Vous avez fait l'effort d'éteindre la télé et voilà que vous ne trouvez ni le repos ni la paix dans ces propos
d'écrivain blogueur apparemment désabusé.
Certes, mais vous avez regardé les photos ! Ah ! Vous avez démontré par là que j'avais raison ! Tout est dans l'apparence ! Ne connaissez-vous personne qui vous ait affirmé un jour avoir
"une belle bibliothèque" ? Le conjoint, toujours un peu moins passionné, vous aura sans doute précisé s'il s'agissait du meuble, des couvertures, des collections, des millésimes ? Les seuls
dont vous aurez peut-être dénigré le snobisme, seront ceux qui vous auront ouvert leur goût pour le théâtre de Musset, en collection complète, ou leur tout-Shakespeare, ou leur
tout-Céline-même-les-pamphlets-vendus-à-prix-d'or-à-Paris. Et pourtant, il en est probablement parmi ceux-là qui auront acheté l'auteur et son oeuvre davantage que le "chagrin" qui les
habille.
Pourquoi les éditeurs accordent-ils parfois cette importance peu raisonnable dans la première de couverture ? Pas pour une raison littéraire, tout à fait
secondaire, mais uniquement parce que, en bons commerçants, ils savent qu'il faut que ce soit un beau livre. Esthétiquement beau ! Un beau livre comme on dit un bel homme. Un beau jeune
homme n'a pas besoin d'être profond pour être beau. C'est une question de fonction. Un beau livre n'est pas un bon livre. On peut très bien l'acheter parce qu'il rendra bien entre
Apollinaire et Zola. Je n'ai rien contre. C'est même louable, en un certain sens, car cette complaisance au futile rend à la littérature son caractère d'agrément et de
fantaisie.
Si j'avais les moyens, j'achèterais un Modigliani parce que je pense qu'il irait bien avec mon mobilier et le dernier papier peint. Il se fait que j'aime
aussi Modigliani pour Modigliani, mais c'est un peu secondaire. Que celui ou celle qui n'a jamais entendu dans une exposition "Il ferait bien dans le salon" me jette la première pierre !
Vexant pour l'artiste ? Allons donc ! Nous vivons une époque où la peinture se vend au centimètre (grand cadre, moyen cadre, petit cadre) !
Eh bien ! A défaut de vous offrir mes livres, je vous en offre les couvertures, oeuvres de Monsieur Patrick Legrand, le maquettiste des Editions du Cerf, un
véritable artiste dont on ne parle jamais. Avec en cadeau, la maquette du dernier livre à paraître au printemps : Le dur métier d'apôtres. Je vous donnerai peut-être les clefs de
chacune de ces premières dans de prochains billets. Merci d'avoir patienté si longtemps jusqu'à cette brève conclusion, qui, comme toutes ses semblables, ne conclut rien du tout.
Bernard Bonnejean
COUVERTURE D'UN OUVRAGE A PARAÎTRE
AU PRINTEMPS PROCHAIN
A LA SAINT-GLINGLIN
EN MAI OU JUIN PROCHAIN