Mon ami Charles Péguy

Publié le par Bernard Bonnejean

Darcos a-t-il édulcoré Péguy ?

ou


de la vaine indécence à récupérer un génie libre

 

dimanche 1er février 2009 

 

A Corinne Leveleux-Teixeira,

à Monsieur le Professeur Pierre Brunel,

à Monsieur Doué, mon instituteur bien-aimé,

à Mgr Scherrer, évêque de LAVAL. 

 

Bonne nouvelle : les éditions des Equateurs, sises à Sainte-Marguerite-sur-mer, dans le département de la Seine-Maritime, viennent de rééditer L’Argent (10 euros, 100 pages) de Charles Péguy, présenté par Antoine Compagnon. On retrouve dans ce fameux texte de 1913 l’apologie déjà nostalgique des hussards noirs de la République, davantage maîtres d’école qu’instituteurs, ainsi qu’une violente dénonciation des inégalités croissantes, “cet étranglement économique, d’un collier de fer qui tient à la gorge et qui se serre tous les jours d’un cran”. g13-09.1227872852.jpgRien de ce qui touche Péguy, Bernanos et quelques autres, ne nous est étranger. Y compris ce qui nous dérange en eux. L’antimoderne en Péguy par exemple. Mais pas uniquement.

Hédi Kaddour, professeur de littérature, poète, critique, traducteur et romancier, vient de publier en ligne un texte polémique qui s’en prend à Xavier Darcos. Il entend dénoncer une conception dangereuse de son travail sur le passé. Qu’a donc écrit le ministre de l’Education nationale dans Paris-Match qui justifie son ire ? Il a fait l’apologie de Péguy et évoqué ses rapports pour le moins conflictuels avec Jean Jaurès. Il est vrai que dans L’Argent et dans sa suite, il le traitait de “tambour-major de la capitulation“, d’”agent du parti allemand” et de “traître par essence”.Ce qui, en 1913, était plus qu’insultant. Hédi Kaddour voit dans cette haine nationaliste et belliciste un appel au meurtre, suivi d’effet puisque Jaurès fut assassiné quelques mois plus tard par Raoul Villain au café du Croissant. Il reproche à Darcos, qui fut longtemps professeur de lettres classiques, d’édulcorer la responsabilité de son grand écrivain :“Il organise également par décrets les programmes scolaires. Signal faible ou signal fort ?” s’interroge-t-il à propos du ministre. Le procès d’intention ne serait-il pas abusif ? Ca se discute. C’est là, sur le site de Poésie.

On en reparlera certainement au colloque sur “Péguy et la presse” qu’organisent en décembre les Cahiers de l’Amitié Charles Péguy.

(”Charles Péguy (L. 1894) dans sa boutique des Cahiers de la Quinzaine, rue de la Sorbonne”
photographie, collection Larousse)

Pierre ASSOULINE, Le Monde des livres, 28 novembre 2008.

 

Par honnêteté je cite ci-après l'intégralité du texte de Hédi Kaddour :

Le 15 octobre 2008, le Ministre de l’Éducation Nationale, M. Xavier Darcos lançait un l’appel d’offre de 100 000 euros relatif à la « veille d’opinion » sur Internet et dans l’ensemble de la presse. Il y déterminait la tâche de « Repérer les informations signifiantes (en particulier les signaux faibles) ».

Le lendemain, 16 octobre, dans Paris-Match, le même M. Darcos, publiait un article sur Charles Péguy. Il y parlait de la polémique qui opposa Péguy à Jaurès à la veille de 14/18 : « Quelques mois avant l’assassinat de la rue du Croissant et le déclenchement de la Première Guerre mondiale, Péguy laisse libre cours à sa haine de Jaurès, filant à nouveau la métaphore militaire pour décrier le "tambour-major de la capitulation". L’angoisse qui s’empare soudain de Péguy est sectaire mais prémonitoire. Il se prépare depuis des années à l’échéance de la guerre. Il est obsédé par la hantise que les efforts de l’école de la république – née de la défaite de Sedan donc revancharde – soient subitement remis en cause par un pacifisme irréaliste à ses yeux. »

La citation pêche ici par omission : la haine de Péguy en 1913 ne se contente pas de « décrier » Jaurès, elle appelle à le tuer. Et si l’ensemble (et non cette seule citation) des textes de Péguy écrits à cette période est prémonitoire de quelque chose, c’est de l’assassinat de Jaurès, qui finit par avoir lieu quelques mois plus tard.

Les seuls mots cités par M. Darcos sont les plus faibles d’une série qui gagne à être rappelée. Cela commence en février 1913 et se poursuivra dans les semaines qui suivent, dans deux séries des Cahiers de Péguy, intitulées L’argent, puis L’argent suite, jusqu’en avril 1913. C’est l’époque du débat sur la loi dite de Trois ans, augmentant la durée du service militaire. Jaurès et la gauche française s’y opposaient. Le « tambour-major de la capitulation » n’est que le second qualificatif lancé par Péguy, juste après que – dans L’argent – il a fait de Jaurès un « traître par essence ».

À ce traître, Péguy réserve quelques pages plus loin, dans L’argent suite, un traitement « conforme à la politique de la Convention Nationale » sans se dissimuler, précise-t-il que « la politique de la Convention Nationale c’est Jaurès dans une charrette et un roulement de tambour pour couvrir cette grande voix. »

Plus loin, il se réfère aux combats du 19e siècle pour affirmer : « Quant à ce que un homme comme Proudhon aurait fait d’un misérable homme comme Jaurès, si le volumineux poussah lui était tombé entre les mains, il vaut mieux ne pas y penser. » Il revient ensuite à son allusion à la guillotine de 1793 pour dire que le « gros homme » qu’était Jaurès « ne serait peut-être point humilié […] que ce fût le tambour de Santerre qui couvrît sa grande voix. ». Santerre est le général censé avoir donné l’ordre aux tambours de battre pour couvrir la voix de Louis XVI sur l’échafaud. Et pour boucler la boucle, Péguy revient ensuite au thème initial de la traîtrise : Jaurès est un « agent du parti allemand ».

L’homme qui édulcore ainsi une prémonition à laquelle Raoul Villain n’aura plus qu’à prêter la main, le 31 juillet 1914, ne se contente pas d’écrire l’Histoire à sa façon. Il en organise également par décrets les programmes scolaires. Signal faible ou signal fort ?

Hédi KADDOUR

http://www.pourpoesie.net/index.php/tempestive/texte/70/

 

A chacun son Péguy ? Oui, en quelque sorte. Les athées revendiquent le Péguy athée ; les socialistes, le Péguy socialiste ; les catholiques, le Péguy catholique ; les vichystes, UN Péguy vichyste mort en 1914... En fait, Péguy ne fut jamais athée : catéchisé en la paroisse Saint-Aignan d'Orléans, loin de renier ses leçons, il se présenta toujours, dans des pages magnifiques, autant fils de la Gueuse que de la Calotte ; socialiste, il le fut vraiment, ennemi presque haineux d'un Jaurès qui pour lui n'était qu'un bourgeois traître à la cause ; catholique, il ne fut jamais pratiquant, non par conviction mais par scrupule : sa femme avait refusé qu'on fît baptiser son fils Pierre ; quant à Vichyste, c'est la récupération la plus ignoble qu'on puisse faire du patriotisme de Péguy, qui défendit Dreyfus et soutint Halévy jusqu'au bout. Péguy récupéré par Darcos ne me dérange donc pas. C'est le propre des génies libres que de servir post mortem aux causes médiocres. Parce qu'elles ne sont pas assez nobles en elles-mêmes pour se suffire à elles-mêmes. Tous les régimes en manque de valeurs vont les chercher où ils peuvent, chez Jaurès et Môcquet, par exemple. Mais Péguy n'est pas nationaliste antisémite parce qu'il a plu à Pétain, pas plus que Nietsztche et Wagner n'auront été nazis.

En ces jours mouvementés, moi aussi je récupère Péguy, le Péguy prosateur qui me fit encore aimer davantage les maîtres d'écoles, tous les maîtres d'école de la maternelle à l'Université. Il a écrit ce texte en 1913, dans l'Argent précisément, un an avant de mourir conformément à ses idées, d'une autre façon que Jaurès assassiné conformément aux siennes. Cet hommage à nos maîtres et maîtresses, je voudrais le faire mien en ce temps où ils sont vilipendés et humiliés par un peuple décadent mené par des dirigeants qui ne dirigent plus rien.


Bernard BONNEJEAN

 

"De tout ce peuple les meilleurs étaient peut-être encore ces bons citoyens qu'étaient nos instituteurs. Il est vrai que ce n'était point pour nous des instituteurs, ou à peine. C'étaient des maîtres d'école. C'était le temps où les contributions étaient encore des impôts. J'essaierai de rendre un jour si je le puis ce que c'était alors que le personnel de l'enseignement primaire. C'était le civisme même, le dévouement sans mesure à l'intérêt commun. Notre jeune Ecole Normale était le foyer de la vie laïque, de l'invention laïque dans tout le département, et même j'ai comme une idée qu'elle était un modèle et en cela et en tout pour les autres départements, au moins pour les départements limitrophes. Sous la direction de notre directeur particulier, le directeur de l'école annexe, de jeunes maîtres de l'école normale venaient chaque semaine nous faire l'école. Parlons bien, ils venaient nous faire la classe. Ils étaient comme les jeunes Bara de la République. Ils étaient toujours prêts à crier Vive la République !

Nos jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs. Sveltes, sévères, sanglés. Sérieux, et un peu tremblants de leur précoce, de leur soudaine omnipotence. Un long pantalon noir, mais, je pense, avec un liseré violet. Le violet n'est pas seulement la couleur des évêques, il est aussi la couleur de l'enseignement primaire. Un gilet noir. Une longue redingote noire, bien droite, bien tombante, mais deux croisements de palmes violettes aux revers. Une casquette plate, noire, mais un croisement de palmes violettes au-dessus du front. Cet uniforme civil était une sorte d'uniforme militaire encore plus sévère, encore plus militaire, étant un uniforme civique. Quelque chose, je pense, comme le fameux cadre noir de Saumur. Rien n'est beau comme un bel uniforme noir parmi les uniformes militaires. C'est la ligne elle-même. Et la sévérité. Portés par ces gamins qui étaient vraiment les enfants de la République. Par ces jeunes hussards de la République. Par ces nourissons de la République [...]

 

Je voudrais dire quelque jours, et je voudrais être capable de le dire dignement, dans quelle amitié, dans quel climat d'honneur et de fidélité vivait alors ce noble enseignement primaire. Je voudrais faire un portrait de tous mes maîtres. Tous m'ont suivi, tous me sont restés obstinément fidèles, dans toutes les pauvretés de ma difficile carrière. Ils n'étaient point comme nos beaux maîtres de Sorbonne. Ils ne croyaient point que, parce qu'un homme a été votre élève, on est tenu de le haïr. Et de le combattre ; et de chercher à l'étrangler. Et de l'envier bassement. Ils ne croyaient pas que le beau nom d'élève fût un titre suffisant pour tant de vilenie. Et pour venir en butte à tant de basse haine.# Au contraire, ils croyaient, et si je puis dire ils pratiquaient que d'être maître et élèves, cela constitue une liaison sacrée, fort apparentée à cette liaison qui de la filiale devient la paternelle. Suivant le beau mot de Lapicque ils pensaient que l'on n'a pas seulement des devoirs envers ses maîtres mais que l'on en a aussi et peut-être surtout envers ses élèves. Car enfin ses élèves, on les a faits. Et c'est assez grave."

Charles PEGUY, L'Argent,

Sixième cahier de la quatorzième série (16 février 1913),

Oeuvres en prose (1909-1914), Pleiade,

éd. Marcel Péguy, 1957, p. 1060 sqq.

 

# Vous étiez quatre, Messieurs, à avoir lu et examiné à la loupe (vous me l'avez prouvé) la thèse que j'ai soutenue devant vous ce jour-là. Deux professeurs de Rennes (un médiéviste et un dix-neuvièmiste), un professeur de Poitiers. Et vous, leur maître à tous, M. le Professeur Pierre Brunel, de la Sorbonne. Pas un pour protester contre ces affirmations ! Et c'est tout à votre honneur.


Cette note a été rédigée par Bernard Bonnejean, Docteur Agrégé de Lettres Modernes de l'Université de Rennes II, titulaire d'une maîtrise de Lettres classiques, mais surtout


TITULAIRE D'UN C.A.P 1971 (certificat d'aptitude pédagogique à l'enseignement primaire) qui fait de lui

à tout jamais


UN INSTIT

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benoit Izabelle 27/10/2010 11:53



Bernard


Merci.


J'ai entendu ces vers récités sur RCF dans une émission :


"Cœur de métier
un grand témoin nous parle du lien entre sa foi et son travail." consacrée à Hélie Denoix de Saint Marc.


Merci beaucoup
pour la précieuse information.


Cordialement


Benoit



Bernard Bonnejean 28/10/2010 04:02



Traduction pour les non-initiés :


 


RCF : radios chrétiennes francophones ; en concurrence amicale avec radio-fidélité.


 


Pour Hélie Denoix de Saint Marc lire http://fr.wikipedia.org/wiki/H%C3%A9lie_de_Saint_Marc et, encore une fois, ne pas
juger trop vite.


 


Merci et à bientôt, Benoît



benoit Izabelle 27/10/2010 08:08



Bonjour


Je vous remercie de votre réponse aussi rapide.


J'ai pu retrouver le début de mon texte:


"Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles


Couchés sur le sol à la face de Dieu


Heureux ceux qui sont morts sur un dernier haut lieu


parmi tout l'appareil des grandes funérailles......."


Peut être ces quelques vers pourront vous guider vers le texte cité.


Un grand merci. Je redécouvre Ch Peguy et j'avoue m'y attaché.


Cordialement


Benoit



Bernard Bonnejean 27/10/2010 11:26



Charles Péguy, Oeuvres poétiques complètes, Pléiade, Gallimard, 1957, "Quatrième cahier de la quinzième série" (28 décembre 1913), Eve, p. 1026 sqq.


 


Au fait, je ne sais quelle radio vous écoutez, mais ce genre appartient plutôt aux "Béatitudes" qu'aux "Plénitudes". Tous les vers et les versets commencent par "Heureux ceux qui... "



benoit Izabelle 26/10/2010 20:53



Bonjour


J'ai entendu dans une émission radio un texte de Peguy intitulé "les plénitudes". Pouvez m'aider à trouver ce texte.


Par avance merci


 


Cordialement


Benoit


 


 



Bernard Bonnejean 27/10/2010 00:19



Bonjour Benoît,


Il faudrait m'en dire un peu plus. Est-ce une oeuvre en prose tirée des Cahiers de la quinzaine, un poème ou l'extrait d'une oeuvre dramatique ? Il faut savoir que les plénitudes
ont formé chez Péguy l'essentiel de sa quête. A ma connaissance, (mais l'oeuvre de Péguy est tellement vaste et riche), Péguy n'a rien intitulé de ce mot-là. En revanche, tout son être y
tend. Entendons-nous bien, je parle du vocable plénitudes dans son acception religieuse telle que l'entend l'Apocalypse en 2,1-7 :


7 types de plénitude :


-          La plénitude des nations


-          La plénitude de la révélation


-          La plénitude de Dieu


-          La plénitude de la parole


-          La plénitude de la joie


-          La plénitude du temps  


-          La plénitude de la Divinité


 


Donc cherchez plutôt dans les écrits à partir de 1908 et même plutôt à partir du Porche de la deuxième
vertu ?



Bon courage



Samia Nasr 01/02/2009 12:22

Bonjour Jean, j'aime la poèsie seulement j'écris mes poèmes avec ma tête marocaine car j'ai vécu au Maroc donc la langue voltaire pour moi je ne pourrais la maîtriser comme un vrai français surtout un professeur de français, je suis ravie d'être sur ton blog.

Je te souhaite le bienvenue dans la communauté "l'île des poètes immortels,(les)", j'ai donné ce nom à mon île car je pense que la poésie est immortelle...n'hésite surtout pas de te présenter sur le forum et aller vers les membres de la communauté pour que l'île des poètes te soit bien connu membre par membre et qui peuvent aussi venir visiter ton univers.
Je te remercie d'avoir choisi ma communauté et je te souhaite un bon dimanche.
Bonne journée, bien amicalement
Samia Nasr