VOUS PASSEZ LA MESURE !

Publié le par Bernard Bonnejean

Ah ! Nous nous souviendrons longtemps, chère Renée, de cette visite à Cancale dans la maison natale de Jeanne Jugan. Nous étions à peine une dizaine rassemblés dans la pièce du rez-de-chaussée à tenter de nous imaginer comment tous ses occupants du défunt siècle avaient pu y tenir et y vivre sans s’entredéchirer. Comment imaginer une brouille, une bouderie, une dispute violente dans des endroits pareils, aussi confinés, aussi enserrés ? Une scène de ménage d’aujourd’hui, avec les enfants pour témoins, se termine le plus souvent sur une sortie théâtrale accompagnée ou non d’un « dernier mot » lâché méchamment avant d’aller se calmer ailleurs. On peut claquer la porte lorsqu’elle donne sur une chambre à coucher ou sur n’importe quelle autre pièce. Mais s’il n’y a pas d’autre pièce, s'il n'existe aucun "ailleurs". Heureux l’enfant qui, en guise de pénitence, s’entend dire aujourd’hui : « File dans ta chambre immédiatement ! » J’avais eu la même impression devant le « cachot » de Lourdes, où la famille Soubirous, après l’incarcération injuste et abusive du père suivie de sa ruine, avait dû survivre sans broncher, sans récriminer, sans même une plainte contre l’inconfort et la promiscuité. « Quand on sort de prison, Monsieur le meunier, même si ce n’était pas justifié, on se tait, on se fait tout petit, on baisse la tête bien content de l’avoir encore sur les épaules. Oui, même et peut-être surtout quand on a été un notable respecté, un patron relativement aisé propriétaire de son entreprise. Vos enfants, Monsieur ? c’est avant qu’il fallait penser à eux ».

Le Moulin de Boly, à Lourdes,

qu'exploita le père de Bernadette Soubirous avant la faillite

 

C’est par la force de la comparaison qu’aussi bien à Lourdes qu’à Cancale nous avons compris la nécessité du confort et peut-être même du luxe. « File dans ta chambre immédiatement ! » sonne comme un signe extérieur de richesse, une bien douce correction inaccessible à la plupart des petits de ce monde. Pourtant Jeanne, la fondatrice des « Petites sœurs des pauvres », avait trouvé dans la pauvreté le moyen de comprendre la misère et de lui venir en aide. C’est peut-être à Cancale ou au cachot lourdais que les deux saintes ont appris à aimer les plus déshérités. Jeanne se met au service des familles de Saint-Servan, près de Saint-Malo et fait la connaissance de Mademoiselle Lecoq, déjà au service des pauvres. La demoiselle meurt bientôt en lui laissant une petite somme. Jeanne s’installe dans une petite maison avec Françoise Aubert et Virginie Trédaniel. Elles sont à l’étroit mais hébergent Anne Chauvin veuve Haneau, la première d’une longue liste. Avec une autre locataire, Isabelle Coeuru, se joint Marie Jamet la quatrième de cette association de charité, puis Madeleine Bourges... C’est devenu vraiment trop petit : il faut se résoudre à déménager. On peut aussi dépasser la mesure dans l’autre sens. L’expérience de la petite chaumière de Cancale a permis de tenir jusque-là.

 

La maison natale de Jeanne Jugan à Cancale

 

Aujourd’hui les personnes âgées sont presque contraintes d’aller en maison de retraite. C’est un moindre mal. Si vous avez l’occasion de regarder Goupil Mains Rouges, par exemple, vous verrez ce que signifie la « chance de vieillir chez soi au sein de la famille ». Même si les services offerts ne sont pas forcément à la hauteur de ceux de Jeanne Jugan et des petites sœurs, il faut quand même convenir qu’on n’y manque pas de l’essentiel et que, la plupart du temps, on ne risque pas de vous faire comprendre tous les jours que ce serait bien de laisser la place à la génération suivante.

Donc, en cette année 2002 ou 2003, Renée et moi étions en visite à Cancale. Ni elle ni moi ne nous souvenons pourquoi nous avons poussé la porte de ce beau foyer pour personnes âgées tout neuf. Probablement pour avoir accès aux toilettes. Toujours est-il que nous nous sommes retrouvés au rez-de-chaussée devant la porte de l’ascenseur lorsque nous avons vu une dame, la quarantaine épanouie, grande et musclée. Elle commença par nous dire : « Pas la peine d’appuyer sur le bouton ». Nous nous attendions l’un et l’autre à être éjectés manu militari, mais pas du tout. La dame nous expliqua que ce bel ascenseur tout neuf et en parfait état de marche ne pouvait pas fonctionner. En effet, il manquait un demi centimètre de part et d’autre de la cabine tant et si bien qu’en l’état actuel toute tentative d’élévation était vouée à l’échec ou, pire, à un écrasement brutal et sans rémission. Nous nous sommes regardés, ma sœur et moi, à la fois étonnés et incrédules. Madame la directrice – c’est du moins le poste dont nous l’avons gratifiée – était sujette à la galéjade sans aucun doute. Mais pas du tout ! C’était un fait certain : les mesures avaient été mal prises ! La définition de Wikipedia « Un ascenseur est un dispositif mobile ou semi-mobile assurant le déplacement des personnes (et des objets) en hauteur sur des niveaux définis d'une construction. Les dimensions, la construction et le contrôle en temps réel pendant l'usage des ascenseurs permettent l'accès sécurisé des personnes » est donc à revoir. Encore émus, nous allions raconter cette histoire au guide de la maison natale de Jeanne Jugan qui, je pense, n’en a rien cru.

 

En principe, ça devrait fonctionner

 

Cette semaine, Renée et moi nous nous sommes téléphoné. Pour parler de Cancale. De Jeanne Jugan ? Non ! De l’ascenseur. Une mésaventure ferroviaire à la française avait fait ressurgir ce passé-là. En un pays où l’on monte des ascenseurs trop étroits ou trop larges au risque de tuer les vieux, la SNCF aurait commandé des TER trop larges pour les quais des gares où ils étaient supposés passer. De la même façon qu’on avait conçu la cage de l’ascenseur de Cancale sans se préoccuper de savoir si elle serait adaptée à la largeur de la « trémie », nos cheminots-chef avaient commandé de beaux trains tout-beaux-tout-clinquants à d’autres cheminots-chefs sans s’assurer de la largeur. Ainsi, 1 300 quais devront être « rabotés » pour quelque 50 millions d’euros. Je n’ai pas envie de relativiser le coût, mais je dédramatiserai quand même en remontant sinon le train, du moins l’historique tel que l’a rappelé Luc Fournier dont c’est la spécialité.

En 1970, la SNCF augmente la hauteur des quais de la gare de Saint-Quentin-en-Yvelines. Oui mais les trains qui desservent la gare datent des années trente, époque à laquelle les automotrices étaient équipées de marchepieds rétractables inadaptés aux nouveaux quais. Ce n'est pas trop grave : on garde la gare et on déménage les locomotives. Plus récent : en 2010, Paris et sa banlieue sont équipés d’un bijou de technologie, le Transilien, ou Francilien, entièrement automatique ! Son constructeur, le génial québécois Bombardier a prévu que les marchepieds s’adapteraient tout seuls à la hauteur des quais, une hauteur différente pour chaque gare. Malheureusement les conducteurs seront contraints, pendant des mois, à jouer des boutons et des manettes pour suppléer un système informatique déficient. Pourtant, on avait dit Outre-Atlantique : « À chaque arrêt, le train doit dire au marchepied comment se déployer. Un système informatique devait permettre de résoudre ce problème facilement en plus d'offrir de nombreuses fonctionnalités nouvelles. Le Francilien est en effet le premier train de banlieue qui soit largement commandé par informatique ». Sauf que, comme on dit chez nous, « quand ça veut pas, ça veut pas ! ». Coût de la panne : 200 millions d'euros, 300 millions de dollars canadiens d’après Radio Canada. On a donc dépassé la mesure en hauteur et en largeur. À Saint-Lazare, en 2013, on l’a dépassée en longueur. Marie-Cécile Sutour, cheminote-cheftaine s’était alors expliquée : « Saint-Lazare n’a rien de semblable aux autres gares. Tout est plus court ». Conséquence : si le quai de gare est trop court, c’est que le train est trop long. C’est encore la faute à Bombardier ! Il continue d’empoisonner les conducteurs parisiens qui se plaignent de devoir « arriver au butoir pour pouvoir stationner la rame entière [ce qui l’oblige] à conduire au miroir parce qu’il ne voit rien pendant 11 mètres ».

 

Il est quand même bien beau, notre FTrancsilien

 

Mais laissons-là le train pour notre bon train-train. Même dans notre petite vie quotidienne, avouez-le, il nous arrive aussi de « passer la mesure ». Ne parlons pas des mets trop (pas assez) salés, trop (pas assez) sucrés, trop (pas assez) poivrés ; des pantalons, chemises, jupes, robes pas assez ou trop larges, courtes, etc. Un de mes amis qui voulait nous la jouer à l’épate vient de subir un camouflet public bien que sympathique. Nous étions convoqués il y a deux jours à venir admirer sa toute dernière voiture. Une bien belle voiture, assurément ! Parmi toutes les qualités vantées par son propriétaire l’espace intérieur remporta l’unanimité de nos enthousiasmes une fois que chacun de nous fut invité à occuper le siège passager avant-droit. De fait, nous ne jouions pas des coudes. Cependant, le plus futé d’entre nous eut l’idée de présenter cet avantage différemment. La voiture, demanda-t-il souriant, était plus spacieuse, certes, mais rentrerait-elle facilement dans le garage ? Le chauffeur-propriétaire le prit assez mal, n’y voyant que malice teintée d’envie et nous convia immédiatement à venir vérifier la fausseté du propos. De fait, il n’eut aucune difficulté à garer la voiture, mais seulement en marche avant. Plusieurs tentatives en marche arrière, malgré un système fort ingénieux d’ « aide au parking arrière » se solda par un échec. Qu’à cela ne tienne ! Il avait toujours garé les précédentes en marche avant. Pourquoi faire une exception pour la nouvelle ? Donc, il gara sa voiture en marche avant. On entendit alors l’ami détracteur clamer, comme un cri de victoire « Et maintenant, comment tu vas sortir de là-dedans ? ». C’est que, certes, ni le garage ni la voiture ne passait la mesure, à une seule condition : qu’elle se gare toute seule dans l’espace prévu qui, contrairement au quai de gare, ne pouvait être « raboté ». Si un conducteur la garait dans ce garage précis, c’était possible, mais il était condamné à rester dedans jusqu’à ce qu’il la sorte. Voilà un cas d’école à soumettre à nos ingénieux ingénieurs. Rien ni personne ne passe la mesure et pourtant il faut trancher : de la largeur du garage, de celle de la voiture et de celle de son conducteur – ne parlons pas d’éventuels passagers – qui ou quoi peut être accusé de rendre la chose impossible ?

Même les Japonais !?

 

Notre monde est peuplé d’êtres ou de choses qui « passent la mesure » envisagée comme « bonne », c’est-à-dire convenable. Que signifie exactement cette expression ? Doit-elle être appréciée en comparaison d'une valeur-type, d'une valeur-modèle inscrite sur le marbre d'une sorte de mètre-étalon ? Même dans le registre moral « faire bonne mesure » suppose qu’il y en ait une et une seule juste, adaptée à nos souhaits, aux circonstances et aux conventions. Les religions nous invitent ainsi à la modération. Plutôt à la « pondération », terme qui connote la mesure de poids. Ainsi Luc rapporte dans son évangile que le Christ lui-même nous invite à vivre en mesure et selon la mesure :

 

On vous mesurera avec la mesure dont vous vous serez servis, et on y ajoutera pour vous. Car on donnera à celui qui a ; mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a.

 

Alors, quelle est la bonne mesure ? À en croire cette parole, elle ne semble pas fixée à l’aune de la justice humaine. Bien compliqué, tout ça !

 

A bientôt,

 

Bernard Bonnejean

Publié dans essayons encore

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