LA FIBRE

Publié le par Bernard Bonnejean

LA FIBRE

« La fibre à Laval ? Ce n’est pas pour demain. Et ce sera réservé aux entreprises. Qu’en feraient les particuliers ? »

Ainsi s’exprimaient mes étudiants en BTS informatique industrielle lorsque je rêvais de recevoir la fibre optique chez moi. Ils avaient tort. Aujourd’hui Laval, ville moyenne, organisatrice d’un Laval-Virtuel d’excellente réputation, est câblée. On y croyait d’autant moins que M. François d’Aubert, ancien maire et ancien ministre, avait initié l’installation dans certains quartiers. On avait creusé les tranchées par endroit, puis on les avait rebouchées assez vite. Il paraît que la société chargée du câblage a fait faillite aussitôt après avoir terminé les travaux d’infrastructure. C’était dommage, mais c’était tout de même un premier pas.

Et puis l’an dernier j’étais contacté par Orange : le cable était arrivé en bas de mon immeuble. Suivit une proposition identique de SFR, mon opérateur, puis de Numericable. Il suffisait de demander la permission au syndic de copropriété. En effet, une loi pas encore caduque oblige le postulant à solliciter l’autorisation de ses voisins par l’intermédiaire de son syndic pour être câblé. La décision doit être prise à la majorité des votants lors d’une assemblée générale ordinaire. Soit ! J’ai donc décidé de surseoir.

Jusqu’au jour où SFR, mon serveur, se fit acheter, contre toute attente, par Numericable. Dès le 17 avril, je prenais connaissance de ce mail très prometteur :

NUMERICABLE. Connectez-vous au meilleur. Le très haut débit jusqu’à 200 méga. La BoxPower : 29,90 € par mois pendant douze mois puis 45,90 € par mois. Entrez dans une nouvelle dimension avec LaBox Fibre by Numericable. Une connexion jusqu’à 10 fois plus rapide que l’ADSL. 30 000 VOD tout simplement la plus grande offre du marché.

Deux jours plus tard, deux fois le même message sous deux titres différents : « La fibre à un prix exceptionnel de 25,90 € par mois, profitez-en » et « Vous pouvez profiter de la fibre ».

En somme, la bonne aubaine. Je passais commande téléphonique le 21 avril pour le câble et pour le mobile puisqu’on me proposait le mobile illimité pour 15 € 90 par mois, ce qui est tout de même une bonne affaire. Cependant, j’eus un doute. J’insistai auprès de l’opératrice pour être certain que je pouvais recevoir la fibre. Elle me dit « faire le test » et revint, quelques petites minutes plus tard, pour m’annoncer, triomphante : « Pas de problème ! Je viens de vérifier. Vous pouvez recevoir la fibre ».

Dès le 21 avril je recevais mon contrat écrit ainsi libellé :

Bonjour ! Vous avez choisi d’accéder au meilleur du numérique avec Numericable et nous vous en remercions.

Mr Bonnejean Bernard
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  • Date de la commande 21/04/2014

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ous.

  • Une photocopie recto/verso de la pièce d'identité du titulaire de l'abonnement
    (Carte Nationale d'Identité, Passeport ou Carte de séjour en cours de validité)

  • Un justificatif de domicile de moins de 3 mois
    (Quittance EDF/GDF, facture de téléphone, un bail ou tout autre document officiel mentionnant votre adresse)

  • Un chèque annulé


Par courrier, à l'adresse suivante :
NUMERICABLE - Service Souscription
TSA 61000
92894 NANTERRE
Cedex 9

Et c’était signé : L’Équipe numericable.

Quelques jours plus tard je recevais trois appels téléphoniques me demandant si tout allait bien. Ils devaient être très surpris que je continue à leur répondre avec l’ADSL SFR. Comment se faisait-il, demandaient-ils étonnés, que l’installation ne soit pas terminée puisqu’il ne fallait que deux heures d’attente entre la signature et la connexion !! J’avoue ne rien avoir compris sur le moment. Toujours est-il que je reçus le « matériel » à domicile le 28 avril. Là encore, j’aurais dû réfléchir…

Cependant, j’eus un éclair de lucidité ! Ne m’avait-on pas envoyé du matériel ADSL ? Ne me proposait-on pas de troquer l’ADSL SFR contre l’ADSL Numericable ? Or, on avait bien insisté pour me proposer la fibre, pour me convaincre que je l’avais pratiquement déjà, que je la paierai moins cher la première année que l’ADSL chez SFR. Je découvris ainsi le pot aux roses. La seule et unique responsable dans cette histoire était la première opératrice qui m’avait fait croire que je pouvais, sans problème, recevoir la fibre ! Elle a touché sa commission, soit, mais j’ai peur pour elle que Numericable, qui reste une entreprise sérieuse, ne se prive de ses services.

En effet, pour moi qui suis encore sans téléphone, sans télévision, sans Internet, c’est difficilement supportable. Celles et ceux qui me connaissent, mes amis facebookiens notamment, savent que je suis tuteur et que j’ai impérativement besoin de contacter ou d’être contacté dans le cadre de mes fonctions. Numericable l’a compris qui m’autorise à revenir sur ma signature. Je vais donc revenir à SFR s’ils veulent bien de moi. Mais puisque Numericable, à part une seule personne, n’est pour rien dans mes ennuis, je prends un abonnement mobile plus intéressant que SFR.

La morale de l’histoire ? Si un opérateur vous propose une installation avec fibre, ne quittez pas trop vite votre actuel opérateur. Commencez par exiger des garanties écrites où sera stipulé noir sur blanc qu’il s’agit bien d’une connexion internet par fibre de 200 Méga. Ne vous contentez pas de la publicité : entre la proposition et le contrat il y a une marge !

Depuis que je suis privé de toutes mes sources d’information – internet, télévision, téléphone fixe – je n’ai d’autre possibilité que le recours au bon vieux poste TSF rénové transistor et à la lecture. Franchement, je ne perds pas au change. Mais il faut sans aucun doute aussi bien choisir ses stations que ses livres. Depuis 1968, ma première année d’enseignement, je suis attaché comme une sangsue avide à tout ce qu’émet France Inter. Aujourd’hui encore, je fonderai mon développement sur quelques réflexions, idées ou autres glanées au fil des ondes sur l’écoute de cette radio qui n’eut jamais rien de vraiment gouvernemental, si l’on fait exception de quelques fayots égarés au service de politiciens-comètes davantage qu’à celui de leur politique. Inutile de protester contre leur présence ; l’expérience m’a appris que leur manque de talent, consécutif à leur manque de personnalité, les condamne à des apparitions éphémères. Les bons franchissent sans trop de dommages régimes et doctrines pour imposer parfois pendant des décennies leur marque et leur génie. Si nul n’est irremplaçable, il en est qu’on promeut, bouge, vire quand même plus vite.

Il me semble, à l’écoute de quelques spécialistes invités par les journalistes, que la pédanterie a tendance à supplanter la connaissance vraie et la clarté de son exposition. Nicolas Boileau, un des principaux tenants du classicisme français, a eu beau nous mettre en garde ainsi

« Surtout qu’en vos écrits la langue révérée

Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.
En vain vous me frappez d’un son mélodi
eux,

Si le terme est impropre ou le tour vicieux :

Mon esprit n’admet point un pompeux barbarisme,

Ni d’un vers ampoulé l’orgueilleux solécisme,

Sans la langue, en un mot, l’auteur le plus divin

Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain ».

ou un bien piètre pédagogue. Le même nous avait dit juste avant :

« Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,

Et les mots pour le dire arrivent aisément ».

(Art poétique, ch. I, 1674)

Pauvre Boileau ! Vous avez eu beau tenter de différencier artifice et naturel, élégance et sublime, les « précieuses » sont revenues même si beaucoup ont changé de sexe.

Pourtant si l’exactitude temporelle est la politesse des rois, il me semble que l’exactitude lexicale devrait être celle de tous ceux qui se servent du vocabulaire pour se faire comprendre, c’est-à-dire finalement de presque tout le monde. Une agrégée de grammaire expliquait à ses étudiants qu’une notion grammaticale ne pouvait être supposée connue et assimilée avant d’être rendue compréhensible à un auditoire d’enfants aussi bien qu’à celle d’universitaires sorbonnards émérites. Mon erreur, lorsque j’ai commencé à passer des concours de haut niveau, est d’avoir cherché à épater les jurys avec un jargon indigeste inaccessible au profane oubliant ainsi que la finalité de l’opération était de recruter des enseignants pédagogues donc des transmetteurs de savoir et pas des intellectuels marginaux.

Alors n’y a-t-il rien à redire quand on entend qu’en démocratie « il n’est pas souhaitable de chercher le consensus et que le dissensus doit être le moteur de nos actions » ? Combien de temps encore nos diafoirus scientistes continueront-ils à « cliver » sur des questions « clivantes » qui ne nous « clivent » même pas puisque nous continuons, bêtement, à n’être que des « citoyens lambda » tout juste bons à jouer les ingénus muets, ignorants des « corpus » et des « problématiques ». Nos « compétences externes » ne sont pas toutes « intégrables » à certains « univers » qui devraient « mobiliser les stratégies » dans des « co-constructions plurielles ». Peut-être les « acteurs de programmes » sont-ils amenés à « s’autoformer » même si c’est bien « le terrain » qui doit montrer la voie dans des « territoires » à mobiliser. Ainsi il est vain de croire que nos « écoconstructions » se satisferont des « compétences collectives » tant la démarche est progressive en matière de « cohésion d’équipe ». Voilà de quoi interpeller toutes nos start-ups modernes, non ? Travaillons « en transversale » afin de donner une « impulsion efficace » à l’ « élaboration de cette problématique » et nous pourrons trouver des « modes de fonctionnement opérationnels ».

Raymond Queneau, l’auteur des « Exercices de style », vous aurait traduit tout ça en deux coups de cuiller à pot et en une cinquantaine de versions dont au moins une immédiatement compréhensible par la grande majorité. Mais il est vrai que le Havrais était licencié sorbonnard de philosophie à une époque où la somme de connaissances engouffrées – notamment Hegel qu’il avait potassé – ne conduisait pas forcément à discourir en chemise blanche entrouverte sur nos ondes et sur nos antennes. Ce génial « rigolo » ne fut jamais admis non plus sous la Coupole. Il est vrai qu’à ma connaissance il ne fut jamais assez présomptueux pour convoiter la place. En revanche, il accepta sans condescendance d’avoir le couvert mis chez Drouant. « E pui sisaferir, tan mye ». Sans doute aurait-il admis cette réflexion de Gustave Flaubert :

« La parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours quand on voudrait attendrir les étoiles ».

Mais personne ne l’a prise davantage au sérieux, la « parole », que ces deux maniaques de la langue, l’un pour la distordre pour mieux en exprimer le suc, l’autre pour la torturer dans son gueuloir jusqu’à en attraper la perfection inaccessible. Vous m’objecterez sans doute qu’il n’est pas donné à tout le monde d’avoir la fibre. Et vous aurez raison. Rien ne vaut une bonne partie de rigolade pour faire passer les couleuvres qu’on nous demande d’avaler. Rions donc pour ce que rire est le propre de l’homme.

À bientôt, mes amis

Bernard Bonnejean

P.-S. : Je viens de recevoir un avis de contravention pour excès de vitesse. Le 3 mai, jour anniversaire des quatre-vingts ans de Momo, 128 km/h au lieu de 110, sur autoroute, à Janvry 91640, 10 H 34, 45 euros et 1 point de moins. Nous étions quatre dans la voiture et nul n’a rien vu. Sur autoroute, oui. Je « les » crois assez honnêtes pour avoir bien indiqué ce brusque ralentissement ? Le point d’interrogation n’est pas une faute de frappe…

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