LA FAUTE À L'EUROPE

Publié le par Bernard Bonnejean

LA FAUTE À L'EUROPE

LA FAUTE À L’EUROPE

Une vieille aristocrate, protectrice de notre famille, répondait à ses adversaires qui l’accusaient de voler le fisc :

« Voler l’État n’est pas voler. On ne se vole pas soi-même. »

Cette monarchiste d’arrière-garde était ainsi plus démocrate que le Roi-Soleil qui avait décrété : « L’État c’est moi ». Si elle avait vécu au Grand Siècle, il aurait fallu, noblesse oblige, que Mme de la M. concède : « Voler l’État c’est voler Louis XIV » à quoi elle aurait ajouté « et ce n’est pas une chose à faire ».

Il conviendrait pourtant de revoir la définition de l’État, cette entité à la fois nous et extérieure à nous. L’État est un peu ce qu’est l’Église pour un croyant : une communauté dont tous les membres, séparément et in solidum, sont indistinctement liés pour les questions d’intérêt public et pour l’application privée des décisions prises solidairement et au nom de tous les membres au sein des assemblées et par les autorités gouvernementales. C’est en ce sens que la loi ne peut et ne doit être que « l’expression de la volonté générale » aussi bien dans sa résolution que dans son application. En théorie, même dans le cas où le pouvoir est fort (monarchie absolue, dictature, oligarchies à caractère dictatorial), il est censé s’exercer pour le bien commun quelle que soit la source dont il émane et les modalités qui ont préludé à son choix et à son installation. Dans cet esprit, une démocratie corrompue par la concussion et la prévarication me semble plus dangereuse qu’un régime autoritaire qui cherche la paix, l’harmonie et le bien-être de ses sujets. Une dictature ne doit être légitimement combattue que lorsque le pouvoir d’un seul ou d’un groupe ne s’exerce qu’au profit d’un seul ou d’un groupe dès lors favorisé et protégé en dehors du cadre de ses fonctions. Il est légitime qu’un pouvoir politique s’arme contre ses destructeurs. La révolution permanente est le plus souvent un leurre ; elle est plus liberticide que la coercition. Du reste, un État n’est jamais assez puissant ni assez contraignant pour détruire la liberté individuelle.

Donc, en manière de synthèse provisoire, il convient de poser la primauté de l’individu sur l’État autant que l’unité est une composante inaliénable et non interchangeable d’une communauté qui la contient ; que la meilleure manière de protéger l’individualité loin d’être l’isolement forcé qui la défendrait des agressions et des contaminations sociales consiste au contraire à l’intégrer sans la dissoudre afin qu’elle enrichisse la communauté ; que l’État n’est donc pas l’ennemi de la liberté individuelle mais son garant à condition de donner au mot « liberté » son sens le plus strict très éloigné de « faire tout ce qu’on veut ».

Ceci posé, il est aussi ridicule d’accuser l’État d’être capable de faire mon malheur que de prétendre qu’il puisse faire mon bonheur. Il peut et doit contribuer au second en portant remède au premier, ou mieux, en l’évitant mais il n’est jamais constitutif à lui seul de l’un ou de l’autre. La plupart du temps, lorsque nous accusons l’État de ce qui nous arrive, nous nous trompons. Bien souvent, nous sommes responsables et nous seuls de ce dont on charge l’État

Un intermittent du spectacle que je plaignais récemment de ce qu’on lui faisait subir dut m’expliquer que les manifestations qui eurent lieu à la fin de l’hiver ou au début du printemps visaient les patrons et non la ministre Filipetti, représentante de l’État. Pourtant l’ancienne patronne des patrons après avoir refusé toute avancée du dossier avait peu élégamment laissé croire, juste après sa démission, qu’elle se rangeait aux côtés des intermittents contre l’État l’accusant d’être coupable du gel des négociations. Ce qu’une partie de la population et une certaine presse avait traduit bien vite par le sempiternel « C’est la faute de l’État » bien commode mais très injuste.

Si les prisons sont pleines et menacent d’imploser, est-ce la faute de l’État ? Nous, citoyens français, élisons des députés chargés de légiférer. Leur rôle principal est donc de proposer, d’examiner, de discuter et d’établir notre législation c’est-à-dire un ensemble de lois qui régissent nos comportements. Le code pénal fixe les peines des citoyens qui outrepassent les droits fixés par les lois et il appartient aux magistrats de sanctionner les délits et les crimes en fonction du code pénal. Or, si les prisons sont pleines c’est que le code pénal est devenu inadapté, voire obsolète. Que la loi prévoie que tel ou tel manquement au droit sera puni d’une peine de prison n’est donc ni du ressort de l’État ni même de celui des juges. Si les prisons sont pleines c’est que les citoyens se sont choisis des députés qui, parce qu’ils refusent ou qu’ils n’en ont pas la volonté, repoussent aux calendes grecques une réforme devenue indispensable. Certes l’État peut y inciter, mais en aucun cas il ne peut s’en charger au risque de se faire accuser d’empiéter sur un pouvoir législatif, en amont, et sur un pouvoir judiciaire, en aval, qui l’un et l’autre sont constitutionnellement indépendants du pouvoir exécutif. La séparation des trois pouvoirs est une nécessité majeure au bon fonctionnement de notre pays.

Ces deux exemples pris dans l’actualité montrent que le rejet systématique des responsabilités sur l’État est injuste. Il peut même être ridicule. Pierre Daninos dans les Carnets du Major Thomson restitue des conversations entre Français entendues par un touriste anglais qui les rapporte avec la naïveté et l’incompréhension des Persans de Montesquieu. Ainsi le major a-t-il remarqué que le pronom « ils » sans référent explicite remplaçait, toujours en mauvaise part, les autorités de l’État. Un Français mécontent dira par exemple : « Ils disent qu’on va payer moins d’impôts. Je me méfie. Attendons quand même un peu de voir ce qu’ils vont faire réellement ». Ce procédé d’impersonnalisation permet toutes les interprétations et toutes les accusations, voire les calomnies. J’entendais par exemple récemment : « Il paraît que nous sommes appelés à disparaître. Ils le savent très bien mais ils ne feront rien : ils sont de mèche avec les illuminati ». Ce « ils » dans l’imagination des gens serait une sorte d’État tout-puissant autoconstitué en parallèle de l’État officiel. État véritable bien qu’invisible, il aurait la main mise sur l’ensemble des affaires publiques mondiales. C’est la très fameuse théorie du complot qui gagne progressivement nos sociétés malades.

On comprend mieux dans ces conditions l’image qu’on peut se faire de l’Europe. Pour la plupart, l’Europe n’est plus une communauté économique regroupant divers états dont les intérêts sont collectifs mais un monstre à plusieurs têtes qui ne servirait que les intérêts de puissances occultes supranationales. En fait, l’Europe serait un parasite qui se nourrit des résultats de notre travail.

La France est condamnée à vivre à l’européenne sans son consentement. On entend partout les mêmes griefs. L’euro qu’on nous a imposé est en réalité une monnaie de singe. Comment pourrait-elle rivaliser avec le franc, notre devise sonnante et trébuchante, vraie valeur historique escamotée en même temps que notre histoire nationale ? Car tout se résume en fait à une manœuvre internationaliste. Contraindre la France « à céder aux exigences de Bruxelles » signifie pour Marine Le Pen, par exemple, interdire aux Français « le patriotisme économique ». Il faut entendre par là tout ce qui, en économie, fondait notre identité, pas seulement notre monnaie mais aussi notre savoir-faire et nos productions. L’Europe a bradé notre culture en même temps qu’elle nous impose d’acheter et de consommer étranger. Dans ce système, il est de plus en plus évident que les crises de « la vache folle » et de la listériose ne visaient qu’à bouleverser nos habitudes alimentaires. Les États-Unis ont réussi à nous imposer leurs Mac-dos et leurs bigmags, une nourriture neutre, sans saveur, passe-partout, mondialiste ; l’Europe veut nous interdire ce qui fait notre caractère propre en gastronomie : les fromages au lait cru dont le camembert et l’époisses accusés d’empoisonner nos enfants dans les cantines ; les rillons et les rillettes qu’on soupçonne tout aussi malhonnêtement de contamination ; sans compter les faux procès contre nos vins, nos cognacs et nos foies gras. En outre, l’Europe est rendue coupable de nous avoir privés de nos industries sans jamais avoir rien fait contre le chômage et pour la reprise économique.

Nous vivons mal ? Ce n’est plus la faute de l’État, c’est la faute de l’Europe ! La preuve ? Le prix du petit noir est passé de 1 Fr à 1 € en quelques semaines (comme si Bruxelles avait le pouvoir de contraindre nos bistrots locaux à sextupler le prix de vente de la tasse de café servie au comptoir !). Tant et si bien que de fil en aiguille, la faute à l’État est devenue la faute de l’euro puis la faute à l’Europe. Parfois avec la complicité des États qui crurent pouvoir ainsi profiter de l’aubaine d’un relais de responsabilités qui les dédouaneraient en quelque sorte.

Pourtant, l’autre jour sur France Inter, j’ai entendu une voix discordante dans ce concert de dénigrements. Il s’agissait d’un député européen convaincu dont on devrait écouter l’argumentaire. Il est simple : nous trouvons normal, après des siècles de guerres entre États européens, de connaître une très longue période de paix depuis 1945. L’Allemagne et la France ont dû en découdre militairement aux alentours de 1810, puis en 1870, puis en 1914, puis en 1939. Chaque fois, sans compter les désastres humanitaires, elles en sont sorties affaiblies. Et si l’Europe en construction avait réussi à s’unir suffisamment pour éviter la guerre ? La question vaut d’être posée, n’est-ce pas ? En fait, l’Europe n’est qu’une entité géographique ; l’Union européenne doit nous mener à l’unité qui restera toujours à édifier et à consolider. J’ai dit au début que l’État est un peu ce qu’est l’Église pour un croyant. L’Union européenne a d’abord été pensée et initiée par des chrétiens au nom des valeurs chrétiennes. Une liste propose, fort justement, de continuer à bâtir une Europe judéo-chrétienne. La Paix est l’une de ces valeurs sûres à laquelle nous aspirons en même temps que l’un des fondements de notre évangile. Si notre unité, toujours précaire, est déjà assez solide pour nous valoir la Paix, franchement, avouez, c’est toujours bon à prendre, toujours ça de gagné.

La Paix, thème de notre hymne commun, serait donc la faute à l’Europe ? Oui ? Eh bien, vive la Paix, vive l’Europe ! ou plutôt, vive l’Union européenne !

Bernard Bonnejean

Publié dans Politique inclassable

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