LA BELLE ÂGE

Publié le par Bernard Bonnejean

« Et vot’dam’, ça lui fait combien ?

– Combien vous lui donnez ? »

L’adverbe « combien » modulant l’expression consacrée de la crémière « ça nous fera tant » laisserait supposer qu’il faut payer pour avoir le droit de dire l’âge ou d’émettre une hypothèse sur une fortune dont la dame serait l’heureuse propriétaire. On donne donc à qui possède : une histoire de banquiers de qui nous savions déjà qu’ils ne prêtent qu’aux riches bien qu’en la circonstance, ils en fassent carrément cadeau. Attention quand même : dans le jeu de l’âge, si nous sommes appelés à tenir la banque, il serait grossier d’être prodigue. Si vous « donnez » dix ans de plus à la dame, ça risque de lui en « faire dix de trop » à ajouter, donc à retrancher de son magot vital – et séducteur. Il n’est donc guère qu’en des terres reculées quasi inconnues qu’on osera dire : « Vous avez quarante-sept ans et je vous les donne car vous les faites bien ».

La langue française est quand même une fameuse hypocrite. Ceux qui au fil du temps l’ont travaillée, façonnée, mesurée, jaugée ont fait en sorte qu’elle n’en dise pas trop ou qu’elle en rajoute. En un pays où l’on exige le parler vrai et le parler juste, on passe son temps à masquer la réalité par les procédés stylistiques connus de la litote et de l’hyperbole. En un mot, si j’ose dire, le langage ne délivre jamais brutalement le fait brut. Le proverbe italien « tardutore, tradittore » est donc à étendre à toute la chaîne de communication, vouée, par nature et par fonction, à la trahison.

 

N'exagérons pas dans l'authenticité quand même !

 

Reprenons l’exemple de l’âge :

De quelqu’un que je n’aime guère je dirais que Mme X a quatre-vingts ans passés et qu’elle les fait bien. Je puis même faire dans la nécrologie anticipée et dire qu’elle est dans sa quatre-vingt-unième année. Si je veux enfoncer le clou je puis même affirmer devant un auditoire, réceptif voire conquis, qu’elle va sur ses quatre-vingt-dix sans être taxé de mensonge.

Au contraire, si j’ai quelque estime pour elle, je lui donnerais quatre-vingts ans à peine insistant sur le fait qu’elle les a tout juste. Il est même toléré, je pense, de dire qu’elle a passé les soixante-dix sans qu’il soit nécessaire d’ajouter « et des poussières » ou, encore moins « bien tassés » au risque de passer du registre du compliment et de la flatterie à celui de la goujaterie.

Pour ma part, je déconseillerais la langue fleurie de la poésie de bazar. Comme une rustine sur un pneu usagé, loin de camoufler une réalité parfois difficile à soutenir, elle en accentue le spectacle et sa perception. Quand j’entends parler de « quatre-vingts printemps », je pense aussitôt à l’expression triviale : « Il n’y a plus de saisons » et je n’aurais malheureusement aucune peine à prouver que quatre-vingts ans n’ont rien à voir avec « quatre fois vingt ans ». De la même façon, ne donnez à personne de l’ « octogénaire encore alerte (pour son âge) ». Attendez vingt ans supplémentaires que le maire champagnisé (ou mousseuisé ou « listélisé » (coucou Stéphanie) selon l’état financier de sa commune) ne demande à l’oreille récalcitrante de la « toute jeune centenaire » des conseils avisés de longévité.

 

Hein ? Ma santé ? Qu'est-ce qu'elle a ma santé ? 

Mais quelle que soit la formulation choisie, au détour d’un pré ou d’une « entreprise agricole » – on a longtemps connu que des « fermes » et des « fermiers » – vous aurez, je l’espère pour vous, un « chef d’exploitation » qui affirmera, péremptoire, que c’est « la belle âge ». En nos contrées du nord-ouest, vous ferez ainsi en prime la découverte de l’« a » altéré par l’accent circonflexe, une survivance des débuts du français moderne quand Joachim du Bellay écrivait son « Défense et illustration de la langue française ». Ni le /ɑ/ ouvert de « rat » ni le /a/ fermé de « ras », un son qui se prolonge jusqu’à atteindre presque le /o/ fermé de « chose » lequel donnerait presque à votre « âge » quelque chose de l’« auge » à cochons…

Il n’y a plus de belle âge depuis qu’il n’y a presque plus de paysans et que l’accent circonflexe ne se fait plus sentir dans la prononciation. Il ne reste qu’à attendre qu’une institution officialise ces disparitions. On parlera alors, comme d’habitude, de « mutations » lexicales engendrées par des changements de société et de mentalité. C’est ainsi que nos gouvernements de gauche – c’est leur dada de vouloir à tout prix agir sur l’accessoire pour ne pas avoir à transformer l’essentiel – ont cru bon de pro-mouvoir nos « instituteurs » pour en faire des « professeurs des écoles ». Nous avons beaucoup ri, nous les « gauchistes » qu’un récent ministre de gauche se mit ex abrupto à appeler « les ultragauches », quand le « technicien de surface » est venu balayer la cour de récré (ni mieux ni moins bien qu’avant) ; quand le pion baptisé surveillant est revenu « conseiller d’éducation » d’un stage de formation. Pas de quoi rire, en revanche, quand les chômeurs se sont multipliés pour devenir « chercheurs d’emplois » avant, pour certains, de grossir les rangs des « sans domicile fixe », lointains substituts des clochards qui ne pointaient ni à l’ANPE ni à Pôle Emploi.

 

Un bon exemple d' "interdisciplinarité" 

 

Le langage est d’essence et de fonction politique. J’en veux pour preuve la nomenclature de certains journalistes de France Inter. Je me suis plu ainsi à noter l’évolution de leur neutralité relative dans la gestion des événements d’Ukraine. Au début, quand nous ne savions pas grand-chose, juste après l’enthousiasme général soulevé par la « chute du régime » et par l’« amorce d’une démocratisation », il était question du risque de séparation en deux blocs : les « sécessionnistes » de l’est contre les « antiséparatistes » de l’ouest. Le ton se durcit un peu quand les « proeuropéens » durent affronter les « antieuropéens » qui devinrent du même coup des « prorusses ». À peine eut-on le temps de nous habituer à un « Criméens » néologique qu’hier, dans ma voiture, j’eus la sensation d’avoir franchi un seuil quand j’entendis, assez furtif, un « prokremlin » qui faisait suite assez logiquement à un « propoutine ». C’était désormais une affaire claire : les bons étaient les Ukrainiens ; les mauvais, les autres. Sauf pour l’extrême-droite française qui voyait dans les premiers des nazis antisémites. Ne reste qu’à franchir le pas entre les « réguliers » et les « rebelles » ce qui ne saurait tarder. L'inconvénient est peut-être que les uns comme les autres sont ukrainiens. On peut certes dire des uns qu'ils sont ukrainiens de l'est et des autres ukrainiens de l'ouest, mais ça n'arrange rien. En effet, une minorité d'Ukrainien de l'est pense comme la majorité des Ukrainiens de l'ouest et vice versa. C’est peut-être ainsi que naguère nous sommes passés de « Monsieur Hitler » au « chancelier Hitler » puis à « Hitler » pour finir sur un « dictateur allemand », chef du « régime nazi » qui justifiait à lui seul la guerre de libération et la victoire alliée. On aurait presque oublié du coup que pour les Autrichiens de 1938 comme pour une partie des Tchécoslovaques de 1939, l’ « armée de libération » désignait l’armée allemande de Hitler. Le vocabulaire évolue avec la perception des realia.

Ce recours systématique à la désignation par synonymie et par antinomie peut donc présenter de fâcheux inconvénients. Notre cerveau d’adolescents du baby-boom nourri au western hollywoodien avait un fonctionnement binaire. Au cow-boy habillé de sombre campé par un acteur inconnu il répondait « non » car il le savait « mauvais » ; l’autre était le John Wayne, le bon cowboy aussi blanc d’âme que de costume, reconnu comme tel par les femmes et les indiens du film. Il faudra attendre des années pour qu’un metteur en scène ose introduire un personnage plus complexe : « la brute » ou « le truand », qu'il est difficile de désigner d’emblée comme bon ou mauvais. Nous procédions donc par catégorisation bipolaire. D’un côté les bons résistants héroïques ; de l’autre, les mauvais collabos lâches, voleurs, violeurs, assassins. Une « armée de libération » ne pouvait donc être composée que de bons et de braves puisqu’elle se battait contre des « forces d’occupation » diaboliques. Je me souviens d’avoir été complètement perdu quand j’ai étudié la guerre d’Espagne en terminale. Notre excellent professeur devait détester la répétition et employait la désignation par synonymie. Mais comment distinguer le bon du mauvais dans cette guerre où les « troupes régulières » s’opposent à « l’armée fidèle au régime » et où, finalement, « l’usurpateur » finit par l’emporter sur « le gouvernement légitime » ?

 

 

Dis, c'est qui le méchant ? 

 

Récemment, nous aurions pu être confrontés au même dilemme. La rébellion syrienne tourna très vite à la guerre civile avant même que les Européens n’aient décidé qui, politiquement, ils devaient aider. Les journalistes aussi perdus que les autres contribuèrent à établir une belle pagaille. La distribution des rôles se révéla particulièrement périlleuse. Le « dictateur infâme » était tout de même le garant de l’ordre et de la légitimité et l’affaire se compliqua quand certains virent en lui le « défenseur des minorités ». Hollande, le Tartarin élyséen, rajouta à la confusion lorsqu’il proposa l’aide de la France aux « troupes rebelles » contre le « gouvernement corrompu d’Assad », ce qui revenait, dans certains esprits, à s’allier avec « les fanatiques islamistes » contre les chrétiens syriens qui ne doivent leur survie qu’à l’aide efficace d’Assad et des Alaouites minoritaires contre les tentatives hégémoniques des quelque 80% de Sunnites. Une chatte n’y reconnaîtrait pas ses chats. Il faudrait sans doute que nous admettions enfin que notre monde est un chaos indescriptible sans pour autant nous écrier, vaincus par le désespoir, faute de distinguer le bien du mal, le bon du mauvais, l’améliorable de l’incorrigible : « Tuez-les tous ! Dieu reconnaîtra les siens ! ». Pourtant, à qui est Dieu ? À Simon de Montfort, le capitaine très catholique auteur de ce « sans merci » qui ne l’était guère ? Selon que vous nommerez ses ennemis d’alors « les cathares », « les albigeois », « les hérétiques » ou « les parfaits », vous en ferez des monstres condamnables et justement châtiés ou, au contraire, des créatures du vrai Dieu victimes du pouvoir royal français et de la Papauté.


Puisque nous parlons de Dieu, « ils » l’ont aussi « promu » ! Indirectement, il est vrai. Je m’explique. Au XVIème siècle, le poète protestant français Guillaume de Salluste du Bartas, disciple de Ronsard, n’appelait Dieu dans sa « Septmaine » jamais autrement que « l’Ouvrier », plus exactement « l’Œuvrier ». Aujourd’hui les ouvriers ont disparu pour faire place à des « salariés de l’industrie » sauf que d’industrie il ne reste guère. Il est difficile de dire que Dieu est un « salarié ayant une fonction de production qui se livre à un travail manuel pour le compte d’un employeur » en un temps où l’on a troqué le salaire pour des allocations, où l’on produit de moins en moins à cause d’une mécanisation qui progressivement a supplanté le travail manuel et, enfin, où l’employeur a été remplacé par un groupe d’actionnaires anonymes. Pour être franc, Dieu est plutôt à ranger parmi les bénévoles à son compte. Quoique pour ce dernier point si l’on y réfléchit bien un croyant vous le dira totalement au service de ses créatures, donc totalement à leur compte…

 

 

Can we see God ? disait la légende de cette photo


Bonne semaine à tous

retour sur facebook le 20 mai (avec le câble orange !)


Bernard Bonnejean

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