CIRCONSTANCE

Publié le par Bernard Bonnejean

Demi deuil

Certains événements incitent à la création, les faits tragiques comme les épisodes heureux qui émaillent nos existences. Parfois ils sont la source de petits récits couchés sur le papier de nos mémoires. Le plus souvent, ils restent à l’état de projets, bribes invertébrées jetées sur le papier en l’attente d’une charpente. Nos tiroirs sont pleins de ces trésors oubliés. Je viens d’en arracher un à l’oubli, posé négligemment sur la feuille détachée d’un carnet « Lafarge » – toujours plus proche de ceux qui participent à l’art de construire. Au recto, figurent une liste d’activités ainsi libellées :

  • Visite de zoo THOUARY
  • Pardons Fête bretonsne ?
  • Guernesey
  • Foire exposition ?

Autres idées

  • Châteaux de la Loire
  • Le Lude

L’examen rapide de cette liste nous apprend qu’il s’agit d’un court catalogue de propositions en vue d’une promenade touristique. Il est probable qu’on m’a demandé de l’organiser comme j’en avais l’habitude soit dans le cadre de mes fonctions de professeur principal, soit en tant que membre de la Commission « École ouverte sur la vie » dépendante de l’AEP, « association d’éducation populaire ». En fait, je ne sais plus trop. Mais à bien considérer cette liste, elle me rappelle un peu ce que j’étais. C’est que certaines de nos intentions, même inabouties, nous dépeignent parfaitement.

Apparemment, seules trois entrées ont été définitivement éliminées. Je ne me souviens d’ailleurs pas si elles l’ont été après concertation ou bien si j’ai pris seul la décision de les laisser de côté. La première me laisse quand même un peu dubitatif : en ces années-là d’indifférence spirituelle personnelle, je ne me crois pas capable d’avoir proposé un pardon breton – même des pardons bretons ! – à qui que ce soit. À moins que mon ignorance ne m’ait trompé sur la nature exacte de ces festivités qui mêlent sacré et profane au cours d’une même journée… C’est ce que semble confirmer le remplacement de la proposition initiale « Pardon », biffé, par une autre « fête » plus conforme à ce que j’étais à l’époque. Pourquoi « bretonne » ? Probablement par contamination de l’élément supprimé qui entraîne, comme un réflexe, son adjectif correspondant. Ou tout simplement que j’enseignais alors aux confins de l’Ille et Vilaine à la porte de la Bretagne. Toujours est-il que la décision ne s’est pas imposée puisqu’elle est marquée d’un point d’interrogation.

J’ai tout à fait le souvenir d’une foire exposition dont j’avais entendu parler par un membre de ma propre famille. Il s’agissait du SPACE rennais. L’idée m’avait semblé probablement assez intéressante pour la souligner. Mais quel intérêt aurait présenté cette visite pour mes élèves (garçons et filles) de l’époque qui ne devaient guère dépasser les treize-quatorze ans d’âge moyen ? Pour qui s’intéresse à l’agriculture et au para-agricole il est vrai que le SPACE pouvait susciter un intérêt majeur. Je doute qu’il puisse embraser de jeunes esprits. Il me semble plus vraisemblable qu’il se soit agi de la foire expo de Laval qui se tient régulièrement en juin au Parc des Loges de Saint-Berthevin. Encore un choix bien audacieux, juge le sexagénaire tant le jeune professeur qu’il a été semblait manquer de réalisme. Non que la réunion puisse manquer d’intérêt, bien au contraire, mais plutôt pour un public conquis d’avance par ses activités et ses racines. Toutes ces raisons ont dû s’agiter tour à tour dans mon esprit ce qui explique la présence simultanée et contradictoire du soulignement et du point d’interrogation. Aujourd’hui encore je raturerai avec vigueur.

Curieusement, j’ai bien le souvenir d’avoir tenté d’emmener mes élèves au Lude au temps de sa splendeur. Il faut dire qu’ancien élève des Jésuites de La Flèche (comme René Descartes, entre autres), j’avais eu maintes fois l’occasion d’entendre parler du son et lumière de ce château sarthois érigé en 1520 sous François Ier. Il semble déjà en perte de vitesse. En 1989, soit près de dix ans après la liste, le « Quid » annonce 45 000 spectateurs-visiteurs contre 59 000 pour le musée de l’automobile fléchois tout proche et 159 000 pour le zoo de la même ville. Quant aux sons et lumières de la région, ils sont alors aussi nombreux que réussis et fréquentés. La palme reviendra bientôt sans conteste au Puy-du-Fou en Vendée avec 187 000 touristes en 1989, un nombre qui ne cessera de s’accroître, provoquant l’arrêt de nombreux autres. Mais il semble bien qu’au moment de la liste, je n’aie pas encore entendu parler de cette gloire locale encore presque inconnue. Je sais pourquoi j’ai dû éliminer Le Lude : revenir en car en pleine nuit après un spectacle nocturne avec des gamins surexcités relève de l’exploit et de l’inconscience.

Ainsi s’explique très probablement le maintien des « châteaux de la Loire ». Pour tout le monde, à cette époque, Le Lude est un son et lumière et pas les châteaux de la Loire que l’on visite, de jour, avec le respect dû aux monuments nationaux. Comment aurait-on pu croire, cette année-là, qu’on puisse braquer des projecteurs de spectacle sur les augustes façades de Chambord ou de Chenonceau ? Pourtant depuis « La Vie de château », on sait que les demeures princières sont facilement accessibles au peuple d’autant que les propriétaires, aristocrates à peu près ruinés, ne peuvent les conserver qu’au prix d’un changement de fonction. De farouchement interdits au public nos joyaux architecturaux privés vont devenir musées, puis hôtels de luxe, chambres d’hôtes fortunés. C’est, je crois, le début des « Relais et châteaux ». Dans la foulée, Chambord devient pour quelques jours dans l’année l’annexe luxueuse du palais de l’Élysée. On y reçoit et on y chasse à courre avec, dit-on, le président de la République en personne lequel y tient une réserve. Encore un peu d’années et on donnera, à Chambord aussi, un son et lumière. Toujours est-il que pour le moment nos châteaux de la Loire, publics ou privés, sont avec la Renaissance du programme d’histoire de la classe de quatrième. Ceci explique sans doute cela.

Je me souviens pourtant très bien de les avoir emmenés à Thoiry, le parc zoologique à la mode, que le propriétaire du château venait d’ouvrir au public. Je pense ne pas avoir été le seul à choisir cette destination. Les pauvres bêtes, libres comme l’air à en croire les dépliants, n’ont jamais vu tant de monde ni tant de cars de tourisme. De la folie ! Ils crurent bon de nous prévenir : « Interdiction absolue de descendre des véhicules !Gardez vos fenêtres fermées ! Nous ne garantissons pas la sécurité des imprudents ! » En réalité, notre guide embarqué tint ce discours du début à la fin : « Vous ne pouvez pas voir les animaux. Ils sont bien là mais comme on vient de leur donner à manger ils digèrent dans leurs abris ». Imaginez ! « Nous allons traverser le territoire des lions » suivi de « Oh ! » et de « Ah ! » et bientôt de sifflets et de huées à peine contenues quand les jeunes ne virent des lions que quelques branchages. Idem pour les loups, pour les panthères, pour les guépards, les léopards et autres fauves assoupis. Seuls les singes nous firent fête, juste de quoi faire passer la pilule.

« Et pourquoi pas Guernesey que vous aviez pourtant encadré » ? Un projet trop ambitieux et trop onéreux uniquement dicté par l’égoïsme. Je venais de visiter Jersey, un voyage organisé par le Crédit agricole. Départ en avion de Laval, atterrissage sur l’île, visite en cars, casino, deux repas, etc. Un beau souvenir. Alors Guernesey s’imposait ! À moi, mais ni à mes élèves ni à leurs parents. J’eus beau, je suppose sans vraiment m’en souvenir, vanter ma camelote à coups de prétextes littéraires hugoliens… Rien n’y fit ! Hugo resterait définitivement solitaire sur son rocher. Figurez-vous que je ne suis pas allé à Guernesey depuis et qu’à part quelques grandes œuvres je ne me suis jamais vraiment senti hugolâtre…

Et au verso du carnet vert Lafarge, qu’y avait-il ? Ce poème qui vaut ce qu’il vaut mais peut-être pas ceux d’Hugo :

 

Il est mort

Il change de décor

Et ne perd rien au change

La nudité vaut bien la nullité

Il errait parmi les hommes

Chez les dieux il devient majordome

Il vit sa mort dans l’or

Des eaux du Léthé

L’été était trop chaud

Au plus fort de l’hiver

Il portait le manteau pesant

Des morts en puissance

Des morts en partance

Des morts latents

Il ne paie plus patente

Il attendait le printemps

Pour tomber la veste

Et d’un pas leste

Franchir le fossé

Et passer des vacances éternelles

Sonnez les carillons

Voguez les hirondelles

Et rendez-la sereine

Celle qui reste seule

En attendant sa mort

En un prochain printemps.

 

Mon père est mort au début de 1977. J’avais donc vingt-sept ans quand j’ai composé ma liste. Je me demande tout de même si le choix de Guernesey et de son exilé n’avait pas une autre signification. Libre à vous de revisiter la liste à l’éclairage de cette circonstance particulière. Mais des deux, lequel est « de circonstance » ? Le poème ou la liste ?

 

Bernard Bonnejean

Le Demi-deuil (Melanargia galathea) - Marbled White

Le Demi-deuil (Melanargia galathea) - Marbled White

Publié dans Intimité publique

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